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Halte du jour dans mon carnet de recherche : Cany — aujourd’hui Cany-Barville — commune de Haute-Normandie, département de Seine-Maritime.

Nous allons à la rencontre des citoyennes du lieu, à la fin du mois de mars 1794.

Le texte transcrit ci-dessous a d’abord été publié dans sa quasi intégralité par Casimir-Élysée Romain, dans Le District de Cany pendant la Révolution, 1789-1795 (Yvetot, 1899, pp. 72-81). Il l’a ensuite été, dans l’ignorance semble-t-il de la première édition, par Elke et Hans-Christian Harten, dans le recueil Femmes, Culture et Révolution (Éd. des Femmes, 1989, pp. 255-265), partie de la Librairie du Bicentenaire.

Ce recueil, assez rarement cité me semble-t-il, demeure utile dans la mesure où certains des documents réunis ont été, depuis, égarés aux Archives nationales. Il ne saurait pour autant échapper à la critique : certaines cotes sont indiquées et d’autres non (c’est le cas du document ci-après), sans que l’on sache ce qui justifie le jeu de piste imposé au lecteur/chercheur. Il faut également déplorer de trop nombreuses approximations de transcription (notamment de fâcheuses inversions du féminin et du masculin, sans parler des « vos » devenus « nos », et vice et versa), qui prennent à la fin du texte une dimension carrément comique.

Comme dans nombre de textes d’époque, le rédacteur hésite entre une orthographe ancienne (trouvoit) et celle que nous employons (trouvait). Idem pour françois et français, etc. Pour garder la marque de cette période de transition, je n’ai pas procédé à une unification arbitraire.

Une fois identifié aux Archives nationales le document utilisé par les Harten, coté D/XXXVIII/3, j’ai repris et corrigé le texte. Il existe sans doute une autre version (imprimée ?), puisque Romain reproduit un discours qui ne figure pas dans ce compte rendu (le quatrième et dernier, prononcé par la citoyenne Lenormand). Mais lui non plus n’indique pas sa source.

J’ai renoncé à indiquer toutes les fautes de la version Harten — la plus facile à consulter aujourd’hui, mais la moins exacte — dans le texte même, ce qui en aurait compliqué la lecture. Seules les principales sont indiquées en notes. Les manques sont ajoutés entre crochets, et indiqués barrés les ajouts intempestifs. J’ai mis ou laissé des capitales aux noms propres et en débuts de phrases, et des accents. Lorsque l’orthographe d’époque risque de brouiller le sens, j’ajoute la graphie actuelle entre parenthèses. Les slogans sont systématiquement indiqués en italiques ; dans le texte original, ils sont soulignés dans la moitié des cas.

Faisceau Pique & Bonnet

Sur le fond : ce compte rendu est particulièrement intéressant en ce qu’il nous montre un club de femmes fonctionnant, avec l’aval de toutes les autorités constituées — municipalité, district, comité de surveillance, tribunal — de Cany à la fin mars 1794, soit cinq mois après l’interdiction des sociétés féminines.

Ce sont pas moins de quatre citoyennes qui se succèdent pour prononcer des discours. Ces porte-parole sont, pour trois d’entre elles, des épouses de notabilités : l’agent national de la commune, un membre du conseil d’administration du District, et un député à la Convention.

L’occasion combine deux « classiques » des interventions féminines : la fourniture de salpêtre, indispensable pour la fabrication de poudre à usage militaire, et l’offrande d’un drapeau. Celui-ci ornera la voûte du local où l’on extrait celui-là. Le responsable de la salpêtrière ne s’en inquiète-t-il pas un peu ? Il se déclare en tout cas persuadé que les émanations n’altérerons pas les couleurs nationales et ne « dévoreront que le drapeau de la tyrannie ». D’ailleurs, le produit des efforts féminins n’est-il pas avant tout un « salpêtre moral » ?

Les discours de ces républicaines — chacune d’elle se veut une Spartiate — ont une tonalité très féministe. L’argument de la faiblesse  « naturelle » du sexe est vivement combattu. Une femme libre n’est-elle pas plus forte qu’un homme esclave ? Certes, il faut sans doute entendre que l’homme esclave en question se situe dans le camp des ennemis de la République…

Ne craignez pas que la faiblesse de notre sexe puisse nous arrêter, l’enthousiasme de la liberté nous fera surmonter tous les obstacles et nous prouverons à nos ennemis que des femmes libres sont plus fortes que des hommes esclaves.

La citoyenne Lenormand évoque explicitement l’expérience des femmes-soldats : « Nous savons qu’il y a des héroïnes qui ont eu l’hon­neur de combattre dans les armées avec nos braves sans-culottes ; imitons leur courage, faisons ce qui dépend de nous pour être utile à la Patrie ; puissions-nous avoir le bras armé de Judith»

Quand à l’épouse du conventionnel Yger, elle dit des femmes, en 1794, ne l’oublions pas, où ce discours est rare, même chez les républicains :

Nous sommes faites pour la liberté, elle nous est naturelle. […] Nous saurons manier avec autant de souplesse la massue d’Hercule que pousser l’aiguille, et conduire nos fuseaux.

femmes lavis

Discours des citoyennes républicaines de Cany

Ce jourd’hui neuf germinal, deuxième année Républicaine, [29 mars 1794] neuf heures du matin à Cany, au greffe de la maison commune.

Le conseil général en permanence et séance publique. Présents les citoyens Pierre Enouf dit Marais, maire, François Fouet, Thomas Decorniere, Pierre Deshayes, Nicolas Bunel, Delphin Renoult, officiers municipaux.

François Delaplace, Pierre Laurence, Pierre François Desportes, Jean Baptiste Robert Prévotsi, Pierre Louis Trouvé, Ferdinand Dalcourt, Jean Baptiste Guillaume Cherfils notables.

En présence de l’agent national de la commune assisté de Pierre [Léon] Collard, secrétaire greffier. Le conseil general applaudissant avec transport au patriotisme si bien prononcé des citoyennes de cette commune, qui non contentes de s’être disputé à qui travaillerait les premières à l’extraction des terres salpêtrées, mais se sont encore empressées de donner elles mêmes et de planter sur lesvoûtesii de l’atelier le drapeau tricolor, considérant que la fête vraiment civique qu’elles viennent de donner est digne d’être transmise à la postérité la plus reculée, arrête, l’agent national entendu et le requérant, qu’elle sera littéralement consignée dans les archives de cette commune comme un monument sacré de patriotisme où les enfants pourront lire un jour ce que firent leurs mères pour le maintien de la liberté, la destruction des tyrans, et que leur exemple leur servit à les ralier sous les mêmes étendards si il en pouvait naître d’elles d’assez osés pour les abandonner, qu’une coppie en sera envoyée à la Convention nationale et une autre à la Société populaire de Cany qui sera invitée de la consigner sur ses registres.

Le tridiiii, trois germinal, les citoyennes de Cany de tout état, de tous âge se sont rendues à une heure après midy au lieu des séances de la société populaire où elles ont été reçues par les membres avec la plus vive reconnoissance et les applaudissements [les mieux] marqués, les membres ont de suite descendu de leur place et les ont cédées aux citoyennes.

La citoyenne Leborgne qui présidoit a dit :

Citoyens,

Nous venons au milieu de vous pour vous réitérer nos invitations pour placer l’étendard républicain sur l’atelier où va s’extraire cette matière subtile qui doit confondre les hordes et la ligue des tigres coalisés.

Ce jour sera le plus beau que nous ayons vu naître, il nous promet le succès que nous avons [le] droit d’attendre ; nos pères, nos maris et nos frères, tous sont armés pour défendre notre liberté, mais nous voulons contribuer aussi de toutes nos forces à assurer à jamais la liberté de notre chère patrie, et c’est aujourd’hui que nous allons allumer le feu qui nous rendra propice la foudre venge­resse qui doit anéantir les tirans et leurs viles satellites.

Nous attendons citoyens, le moment où vous nous mar­querez le signal du départ, parlez et nos cœurs enflammés du désir de vous suivre pourront vous faire connoître que des Républicaines sauront partager et vos plaisirs et vos peines.

Jurons tous [sic], mes compagnes, qu’elque soit le destin que le sort nous prépare, de plutôt souffrir la mort que de rentrer sous le pouvoir despotique, puisse nos serments être portés à tous les cœurs républicains, et que la Sainte montagne entende nos crisiv mille fois répétées Vive la République une et indivisible et impérissable.

Alors est sorti le nombreux cortège. Les citoyens administrateurs, le Conseil général de la Commune, les juges du tribunal, les membres du Comité de Surveillance, et toutes les autorités constituées se sont mêlées à la foule ; une musique guerrière en ouvroit la marche, un grouppe immense d’enfants portait en tête leur bannière sur laquelle étoit écrit Espoir de la patrie précédait la nombreuse famille. Le drapeau étoit porté par une jeune citoyenne ayant à ses côtés deux mères de famille octogénaires qui en tenoient les rubans ; pendant toute la marche, des chansons patriotiques ont été répétées, des himnes civiques ont été chantés à l’école des François, à la liberté ; le cortège rendu au lieu indiqué, la citoyenne Leborgne, épouse d’un membre du conseil de l’administration du district a dit :

Citoyens,

Les républicaines de Cany que vous avez toujours associées à vos fêtes civiques ont saisi avec empressement la première occasion pour vous prouver qu’elles méritent votre estime et votre atachement ; dans une de vos séances, vous nous avez invitées à nous joindre à vous pour fouiller dans les entrailles de la terre, à en extraire les éléments de la foudre qui doit consumer les trônes et consolider à jamais la République françoise, vous savez citoyens que [votre] invitation a produit l’effet que vous deviez en attendre. Nous la connaissions à peine, que nous avons volé [et] partager vos travaux, et comme la dit un de vos membres, les mêmes mains qui la veille nouaient des guirlandes de fleurs et tressoient de [sic] couronnes pour les martyrs de la liberté, se sont empressées de prendre la pioche et le louchetv pour remuer la terre salpêtrée, mais ce n’étoit point assez pour nos cœurs ; nous avons voulu décorer du drapeau tricolore cet atelier redoutable, nous désirons qu’il flotte dans les airs et annonce aux voya­geurs que dans cette commune, le patriotisme a triomphé de l’aristocratie.

Puisset-il dans les moments de crise servir de point de raliement à tous les amis de la liberté, puisse-t-il jetter l’effroy dans l’âme de tous les ennemis de la Révolution, et exciter des sensations délicieusesvi dans le cœur des républicains ! puisse-t-il réfléchir au loin les rayons du soleil de la philosophie, desiler (dessiller) les yeux de tous les peuples, anéantir tous les préjugés et présager enfin la liberté du monde !

Tels sont Citoyens les vœux que forment nos cœurs, et que je vous exprime au nom de toutes mes compagnes.

Vous nous trouverez toujours dans le sentier de la révolution. Dignes émules de nos concitoyens, nous mar­cherons toujours sur leurs traces, nous rivaliserons même avec eux de patriotisme et de dévouement à la liberté, oui citoyens, nous sommes prêtes à faire à notre mère commune les sacrifices les plus chers. Eh en est-il qui puis­sent coûter à des républiquaines lorsque c’est l’affermissement de la république qui les commande.

Parlez citoyens, et nous volons audevant de tous vos désirs, après avoir fabriqué dans cet atelier la foudre vengeresse, nous irons s’il le faut la lancer sur les satellites des tyrans, et ne craignez pas que la faiblesse de notre sexe puisse nous arrêter, l’enthousiasme de la liberté nous fera surmonter tous les obstacles et nous prouverons à nos ennemis que des femmes libres sont plus fortes que des hommes esclaves.

Jeunes guerriers, si votre courage nous prive du plaisir de combattre nous même pour la liberté, nous aurons du moins la satisfaction d’avoir contribué à armer vos bras. Partezvii, vos mères, vos sœurs, vos amis [sic] aideront vos frères aînés à faire du salpêtre tandis que vous ferez mordre la poussière à ceux qui voudroient nous asservir.

Citoyennes, mes compagnes unissons nos voix, et nos cœurs et avant de placer cet oriflamme formons des veux {vœux} pour la prospérité de notre chère patrie, et faisons retentir cette enceinte des cris de Vive la République françoise, puisse la foudre que nous allons fabriquer exterminer tous les tirans et [tous] les esclaves !

Ensuite l’épouse de l’agent national de la commune [dont le nom n’est pas indiqué] a dit :

Citoyens,

Nous sommes tous membres de la même famille. La patrie est notre mère commune, tous donc nous lui devons et nos soins et notre tendresse. Aussi(tôt) le décret du 14 frimaire pour la fabrication du salpêtre nous a-t-il été connu, qu’aussitôt nous nous sommes faites un devoir sacré d’acquitter envers la République la dette légitime de notre reconnaissance et d’armer ses mains maternellement meurtrières de la foudre destinée à pulvériser les Rois oppresseurs naturels de l’humanité, et ce ne sont point à des bras mercenaires étrangers que nous avons confié l’honorable travail de recueillir les matières nitrifiées, matières infiniment plus précieuses pour des Républicaines qui ont à deffendre la liberté et à en éterniser le règne que les bijoux les pierreries et tous les ridicules hochets de la sotte vanité, nous mêmes armées de pioches et de pelles sommes descendues dans les souterrains, y avons trouvé et prononcé le dernier jugement des rois.

Grâces vous soient rendues nos Concitoyens, de nous avoir associées à cet œuvre patriotique, jamais nous n’éprouvâmes de plus délicieuses fatigues, trop heureuses, si chacune d’entre nous a contribué à détruire un ennemi de la République ; imposez nous d’autres tâches, indiquez nous d’autres travaux, demandez nous au nom de la patrie d’autres sacrifices, ils nous seront bien doux et à ces marques seules nous reconnaîtrons que vous nous jugez dignes de la liberté. C’est la seule récompense que nous ambitionnons, oui nous sommes dignes de la liberté, et il n’en est aucune d’entre nous qui oubliant les douceurs naturelles à son sexe, n’entrât dans une sainte furie et ne déchirât de ses propres mains, le cœur royal et sanguinaire des Pitt et Cobourg. Tremblez scélérats, chaque Françoise est une Spartiate, elles scavent sacrifier tout pour la liberté et ne peuvent capituler avec l’esclavage, le nombre et l’atrocité de vos forfaits ont indigné notre pitié ; la liberté est notre passion, elle est toute entière dans nos âmes, le sang de nos époux, de nos frères demande vengeance. Ces cris se font entendre à nos cœurs, [et] ils seront vengés, puissent nos enfants hériter de notre haine, puissent-ils être autant de Brutus et de Mucius, pour toujours la terre sera purgée des brigands couronnés ; oui tous les Rois passerontviii, la République seule est impérissable. Vive la République.

Ces deux discours ont été écoutés avec attention, prononcés avec force et applaudis avec transport.

La citoyenne Lalouette, chargée de remettre le drapeau à l’agent de la Salpêtrière, a dit :

Citoyen,

Des Républicaines te confient ce drapeau, ne souffre pas qu’il soit insulté et si une horde liberticide osait y porter une main prophane (profane), avertis nous et bientôt elle recevra la peine due à sa témérité. Notre devise, tu le vois est Mort aux tirans, hâte toi donc de forger la foudre qui doit nous en délivrer, trop longtemps ils ont vécu pour notre malheur, leur trône sera culbuté car toutes nous le jurons.

Le citoyen Lavenuix, agent de l’atelier a dit :

Citoyennes,

Ce jour où nous célébrons cette fête, sera désormais pour nous, et pour nos enfants un jour qui nous rappellera tout le patriotisme qui vous anime et avec quel empressement vous vous êtes occupées à décorer d’un drapeau tricolore, cette voûte redoutable qui doit anéantir jusqu’au dernier des despotes.

Cet oriflamme, fruit de vos soins et de votre générosité, est un monument précieux qui perpétuera le souvenir de notre républicanisme, toutes les fois que son éclat frappera nos yeux, notre esprit saretera (s’arrêtera) avec complaisance sur les mains qu’il lont (qui l’ont) offert et l’inscription dont vous l’avez orné nous rappellera que le premier devoir d’un républicain est de combattre les tirans.

Bientôt le principal élément de la foudre, le salpêtre que nous fabriquons dans cet atelier, sonnera d’un pôle à l’autre le réveil des nations, et la mort de leurs oppresseurs, car tous les hommes en sortant du néant apportent dans leurs cœurs le sentiment de la liberté et l’amour de l’indépendance.

C’est un salpêtre moral qui tôt ou tard doit éclater, l’explosion sera d’autant plus terrible qu’il aura été plus longtemps comprimé.

En attendant cette heureuse Révolution qui rendra la liberté au Monde, travaillons sans relâche à l’affermissement de notre République, Du salpêtre, du salpêtre tel doit être le cri de tous les François tel est le vôtre citoyennes, tel est celui de l’agent que vos magistrats ont mis à la tête de cet atelier.

Comptez comptez Citoyennes sur mon zèle constant, mon infatigable activité et que je n’ai rien de plus à cœur que de mériter votre confiance et celle de mes concitoyens.

Je reçois ce drapeau de vos mains. Bientôt au gré de vos désirs, il flottera dans les airs et dominera le faîte de cet établissement, les laves ardentes qui s’élanceront de ce volcan embrasé respecteront les couleurs nationales et ne dévoreront que le drapeau de la tyranie.

Républicaines, recevez à votre tour mes sermments.

[Je jure entre vos mains, je jure par cet enthousiasme chéri de notre sainte liberté.]

Je jure par les foudres que nous allons forger de déffendre jusqu’à mon dernier soupir ce dépôt précieux que vous confiez à mes soins et de faire à cet oriflamme un rempart de mon corps contre le téméraire qui oserait en profaner les couleurs, Vive la République, une et indivisible et impérissable.

Alors tous les citoyens en levant spontanément les mains au ciel et le prenant pour témoin de leur serment, ont chanté ce sublime refrain Plutôt la mort que l’esclavage c’est la devise des François.

Le drapeau tricolore a été planté sur les voûtes de l’atelier aux cris mille fois répétés de Vive la république, une salve d’artillerie a été faite pour annoncer aux tirans leurs dernières heures, à peine a-t-il flotté dans les airs que l’épouse du citoyen Igerx, député à la convention nationale a dit

Citoyens,

Quand un peuple a juré d’exterminer les tyrans, il n’a que le vouloir et les tyrans disparroissent. Nos législateurs ont ordonné une fabrication de salpêtre, et de tous les coins de la République, les citoyens se sont levés en masse pour travailler à l’extraction de ce sel précieux destiné à composer la foudre qui doit pulvériser les tyrans couronnés. Nous nous sommes aussi imposées cette noble tache et nous sommes fières de partager vos généreuses fatigues, mais nos peines sont des plaisirs, nos travaux des délassements. Car, comme vous, nos concitoyens, nous sommes nées, nous sommes faites pour la liberté, elle nous est naturelle, et toujours ils seront trop légers les sacrifices que nous ferons pour en assurer l’empire, la privation même de nos enfants sera une jouissance bien douce à nos cœurs, nous qui ne voyonsxi nous qui n’idolatrons que la patrie dans chacun d’eux, nous prouverons que, malgré la foiblesse de notre sexe, pour la destruction entière des Rois, nous saurons manier avec autant de souplesse la massue d’Hercule que pousser l’aiguille, et conduirexii nos fuseaux. Qu’elle sera digne d’enviexiii, qu’elle sera respectable la mère, qui survivant à son époux à ses fils aînésxiv, comptera encore ses offrandes à la patrie par le nombre de ses [autres] enfants prêts à verser leur sang pour le maintien de leurs droits et le salut de la République.

Et toi Georges, toi Charles, que l’on nomme Rois, monstres que l’enfer dans sa colère vomit sur la terre pour le malheur de l’espèce humaine, regarde, fixe — si tu l’oses — ce drapeau tricolore qui flotte sur les voûtes de cet Etna, lis y ton arrêt de mort, il y est écrit en lettres de sang, oui par les mânes de nos époux égorgés, par le sang de nos frères assassinés, par la majesté nationalexv violée dans nos augustes représentants, nous jurons d’en tirer une vengeance terrible d’inspirer à nos enfants l’horreur du despotisme, l’amour de la liberté, de graver dans leurs cœurs l’immortelle déclaration des droits de l’homme, nous jurons d’en faire des François.

Ce discours a été reçu avec les plus vifs applaudissements. La citoyenne Le Normand a également prononcé un discours qui a été [fort] accueilli.

[Le discours de la citoyenne Lenormand ne figure pas dans le compte rendu manuscrit conservé aux AN. Je le donne, ici entre guillemets, d’après Romain (p. 80).]

« Républicaines,

Nous sommes rassemblées autour de notre ouvrage. C’est dans cette enceinte où est placé le fruit de nos travaux. Nous n’avons pas regardé la faiblesse de notre sexe et nous avons creusé le sein de la terre. Nous savons qu’il y a des héroïnes qui ont eu l’honneur de combattre dans les armées avec nos braves sans-culottes ; imitons leur courage, faisons ce qui dépend de nous pour être utile à la Patrie ; puissions-nous avoir le bras armé de Judith et nous élancer au-delà des mers pour couper la tête de Georges et de son insolent ministre ! Et vous tous, corps constitués, soutenez-nous toujours : surveillez les aristocrates, rompez leurs fils. Vous avez, au milieu de vous une vestige de la Montagne qui fait germer dans nos âmes de grands fruits par ses discours. Puissions-nous être assez heureuses de la faire marcher sur le basilic pour honorer ses vertus ! Au nom de ce drapeau, crions toutes de concert : Vive la République ! Vive la Montagne ! »

On a ensuite chanté, formé des danses, bu à la gamelle, le Général Morlière, commandant la 15e division, son adjoint, le commissaire des guerres, un détachement du 9e régiment d’hussards et du bataillon de Beauvais cantonné en cette commune, ont tous partagé l’allégresse publique, tous les convives n’étoient qu’un peuple de frères ; l’amitié, l’amour et la haine des Rois ont seules fait les honneursxvi de la fête.

Les citoyennes ont elles même allumé les redoutables fourneaux qui doivent réduire en cendres les trônes des despotes.

Toute la grande famille s’est rendue le soir au lieu des séances de la société populaire où cette honorable journée a été couronnée par la distribution de deux mille neuf cent soixante neuf livres dix solsxvii, qui par les bienfaits ordinaires de la Convention nationale a été délivrée aux pèresxviii et mères des défenseurs de la patrie aux cris mille fois répétés de Vive la République, vive la montagnexix ; chacun s’est alors retiré chez soi avec cette jouissance très douce pour un Républicain d’avoir employé ses moments pour le maintien de ses droits par l’unité et l’indivisibilité de la République.

Pour copie collationnée conforme à l’original.

Collard.

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i Le texte porte « prevôt », peut-être au pluriel, sans capitale, mais le terme me paraît obsolète en 1793. Par ailleurs la Seine-Maritime est encore aujourd’hui le premier département où le nom de famille Prévots est le plus répandu, et le deuxième avec l’orthographe Prévost.

ii Et non les « ventets » (Harten).

iii Et non le « midi » (Harten).

iv Et non « mille » (Harten).

v Bêche au fer long et étroit.

vi Et non pas « de hauteur » (Harten).

vii Et non « Parlez » (Harten).

viii Les Harten ont lu à tort « lasseront ».

ix Les Harten on lu, à tort, « Laveme ».

x Le texte, difficile à déchiffrer, porte « Ygér » ou « Igér ». Les Harten ont lu « Igès » ; Romain a correctement identifié Jean-Baptiste Yger (1747-1812). C’est un notable sans ambitions nationales, bien qu’il ait été élu député de la Seine-Inférieure. Avocat au Parlement de Paris, notaire royal, administrateur et juge au tribunal du district, il poursuivra sa carrière sous le Directoire et le Consulat. Comme député, il a voté dans le procès de Louis XVI, l’appel au peuple, la réclusion jusqu’à la paix et le bannissement. Plus que modéré, mais fort discret, il n’est pas compris dans la proscription des Girondins. Il a épousé le 12 août 1780 Marie-Julie Fouet (1755-1835). En 1794, notre oratrice a donc 39 ans. Selon un article de La Semaine religieuse du diocèse de Rouen (n° 37, 10 septembre 1881, Gallica), les époux ont eu neuf enfants. Dont un fils, Louis-Charles-Edouard, devenu lui-même juge de paix, et père d’un Charles, qui le deviendra à son tour.

xi Et non « croyons » (Harten).

xii Et non « enduire » (Harten).

xiii Et non « d’encre » ! (Harten).

xiv Et non « avec fille aînée » (Harten).

xv Et non « matinale » ! (Harten).

xvi Et non « horreurs » (Harten).

xvii Romain indique par erreur (si j’en crois la version manuscrite consultée) : « 2 269 livres ».

xviii Et non « frères » (Harten).

xix Romain interrompt ici le compte rendu.