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Les Éditions Milena viennent de rééditer l’un des livres les plus importants sur la révolution et sur la guerre révolutionnaire, écrit par une femme : Ma Guerre d’Espagne à moi, sous-titré Une femme à la tête d’une colonne de combat, de Mika Etchebéhère (1902-1992), dont la recension trouve tout naturellement sa place dans la rubrique « D’une révolution l’autre ».

Cette marxiste antistalinienne d’origine argentine gagna un nom basque en épousant un homme aussi internationaliste qu’elle, qui mourra au combat dans l’Espagne révolutionnaire, ce qui fut à la fois le drame de sa vie et le tournant qui fit d’elle une cheffe de guerre dans une colonne du Partido obrero de unificación marxista (le POUM, en délicatesse avec Trotski). Elle rédigea son livre à Paris, en français.

D’abord édité en 1976 chez Denoël, dans la collection des « Dossiers des Lettres Nouvelles », dirigée par Maurice Nadeau, le livre a été repris, puis laissé en déshérence, chez Actes Sud (1999) dans la collection « Babel Révolutions ».

L’éditrice a, dans un premier temps, créé une maison d’édition tout spécialement autour du projet de réédition du livre de Mika Etchebéhère, livré avec un DVD support d’un documentaire de 80 mn de Fito Pochat et Javier Olivera portant le même titre que le livre. Son apport le plus remarquable réside dans les extraits d’entretiens avec Mika réalisés à des époques différentes. Par ailleurs la volonté de scénarisation du livre, si elle exprime bien la dimension personnelle et passionnelle des engagements de l’auteur, est parfois inutilement appuyée (dans le registre de l’émotion notamment). Le couplage livre/DVD, d’ailleurs pratiqué par un nombre croissant d’éditeurs, demeure convaincant, et les Éditions Milena envisagent de le mettre en œuvre dans d’autres projets.

Le texte d’origine est complété par une introduction pleine de bons mots érudits de Guy Prévan (une des chevilles ouvrières de l’Association des amis de Benjamin Péret), d’un cahier de quinze photographies, de la reproduction (et de la traduction) d’une lettre de Julio Cortázar, l’un des premiers lecteurs du manuscrit de Mika en 1974, dont il lui dit tout le bien qu’il en pense, et enfin d’indications bibliographiques fournies par Nicolas Norrito (des Éditions Libertalia).

Passionnant en tout, le livre offre non seulement le témoignage de l’auteure sur ses rapports avec les hommes qu’elle commande — parce qu’ils l’ont choisie pour ce rôle — et avec les hommes, militaires ou civils, avec lesquels elle est entrée en relation, mais il est riche aussi de figures féminines, militantes populaires qui se rebiffent contre le machisme dominant et dont l’une des préoccupations est l’armement.

La lecture de certains passages semblera familière à celles et ceux qui ont lu les procès-verbaux d’interrogatoires et les déclarations des femmes révolutionnaires de 1793, comme Pauline Léon.

Où l’on voit que les mentalités anciennes perdurent, d’une révolution à l’autre… mais aussi qu’elles cèdent un peu de terrain. Le fait que ces scènes se déroulent en Espagne, où la fierté masculine est une valeur forte, leur donne un sens — et un sel !— tout particulier.

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D’abord le portrait d’une jeune fille de seize ans, qui m’a fait penser, dès les premiers mots, à la bien-aimée du Cantique des cantiques : « Je suis noire mais je suis belle, filles de Jérusalem… ».

 

Elle avait la peau d’un brun presque noir, des yeux de jais et la tête couronnée de nattes aussi noires que ses yeux, d’où son surnom d’« Abyssinienne », et elle avait seize ans — qui en paraissaient vingt. Grande, la poitrine haute, son bleu de milicienne n’arrivait pas à effacer sa taille de maja* ni à dissimuler sa démarche balancée de fille des bas-quartiers de Madrid. Elle chantait toute la journée Ay Mari-Cruz, Mari-Cruz, majavilla de mujer…, on la voyait se promener, esquisser un pas de danse, aborder un milicien, un autre avec toujours la même exigence : « Montre-moi comment ça se démonte, un fusil. Je sais le charger, mais pas le démonter, et un jour moi aussi j’en aurai un… »

 

[* Terme datant du XVIIIe siècle qui désigne une fille du peuple, délurée. Un tableau de Goya est intitulé (ou surnommé) La Maja desnuda. Mais la maja de Goya a la peau couleur de lait.]

 

En voici une autre, si peu gracieuse, au contraire de l’Abyssinienne, qu’on l’a surnommée «Mocheté». Ce qui ne l’empêche pas d’emporter l’enthousiasme des hommes par sa fierté de combattante libre.

L’arrivée de deux filles inconnues tombe comme un ballon multicolore aux pieds d’un groupes d’enfants qui boudent. Tous les hommes se retournent pour les fixer. La plus petite, courte sur pattes, la figure grisâtre, la démarche lourde, n’a de beau que sa voix.

— Je m’appelle Manuela…

— Manolita Mocheté, rectifie tout bas Paco, mais la fille l’entend et de la même voix attachante :

— Oui, Mocheté. Paco me connaît bien. Nous avons grandi dans le même quartier, à Carabanchel. Je suis de la colonne Pasionaria, mais je préfère rester avec vous. Jamais ils n’ont voulu donner de fusils aux filles. On était bonnes pour la vaisselle et la lessive. […] J’ai entendu dire que dans votre colonne les miliciennes avaient les mêmes droits que les hommes, qu’elles ne s’occupaient ni de lessive ni de vaisselle. Je ne suis pas venue au front pour crever, un torchon à la main. J’ai assez récuré de marmites pour la révolution !

Elle a gagné, gagné par la grâce de son parler madrilène le droit de mourir pour la révolution, et les hommes ont applaudi en lui lançant un Olé tu madre !

 

Enfin, la parole d’un milicien à la femme qu’il a choisie pour le commander dans l’exercice viril de la guerre. Mais cette guerre est avant tout, pour lui et ses camarades, hommes et femmes, une révolution. Et quelle révolution !

 

— Si tu n’enlèves pas tes bottes et tes chaussures tu attraperas la crève, toi aussi, dit Ernesto en me tendant une grosse paire de chaussettes tiédies devant le feu. Je les ai toutes lavées. Il y en avait un paquet. Il fallait bien qu’une âme charitable s’occupe de les laver et de les repriser. Comme le vieux Saturnino avait de quoi coudre, c’est lui qui a fait le travail. On aura tout vu. C’est une femme qui commande la compagnie et les miliciens qui lavent les chaussettes. Pour une révolution c’est une révolution !

 

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Ma Guerre d’Espagne à moi, 368 p. (+ le DVD), 16 €.

On peut se procurer le livre via Amazon ou la Fnac et dans quelques bonnes librairies, à Paris (Violette & Co, Publico, Quilombo, Le Monte-en-l’air, La Brèche, L’Atelier, Le Point du jour) Envie de lire à Ivry, et à Bordeaux.

 Les libraires intéressés peuvent contacter l’éditrice par courriel : editionsmilena[AT]gmail  ; et par téléphone : 06 22 80 68 56.

 On peut aussi commander le livre via le site des éditions Libertalia.

L’éditrice a déjà organisé une projection du documentaire à Paris, bonne occasion de présenter le livre et d’en débattre. L’expérience sera certainement renouvelée, à Paris et ailleurs.

 

Statut : livre acheté.

Nota : Comme pour le livre de Daniel Aïache, l’intérêt de l’ouvrage et la dimension artisanale de la maison d’édition m’amènent à publier cette recension simultanément sur ce blog et sur mon site.