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Dans notre série — ce pourrait être une rubrique ! — « Il n’est jamais trop tard pour bien faire », au fil de mes vagabondages sur le Net à partir d’une polémique sur les Rencontres de Blois de l’automne 2014, consacrées aux « rébellions », et le choix discutable d’un Marcel Gauchet pour les introduire (lui qui s’emploie plutôt à les réduire), je tombe sur un texte passionnant de Guillaume Mazeau (un multirécidiviste !), publié — dans une version semble-t-il fautive — dans le livre dirigé par Sophie Wahnich : Transmettre la Révolution française, histoire d’un trésor perdu, Les Prairies ordinaires, 2013.

 

Je ne donne ici, pour inciter à sa lecture, que les quatre derniers alinéas de ce long texte, qui permettra à beaucoup de lecteurs et de lectrices d’identifier politiquement les auteurs d’ouvrages sur lesquels ils/elles tombent nécessairement (et souvent !) dans leurs flâneries sur la toile ou chez les libraires d’ancien, par exemple Lenôtre ou Gaxotte.

 

Le texte de Mazeau a été publié en juin 2013 sur le blog Aggiornamento hist-geo, que consulteront avec profit celles et ceux qui s’intéressent à l’enseignement de l’histoire et de la géographie et au sort façon peau de chagrin réservé à ces deux disciplines par les gouvernements successifs, droitiers ou gauchers.

 

Comme à mon habitude, je n’ai pas repris les notes. On se reportera avec d’autant plus de curiosité à l’original.

 

La Bataille du public. Les droites contre-révolutionnaires et la Révolution française dans la première moitié du XXe siècle.

 

En 1933, un pamphlet intitulé Dictature, Extrémistes contre extrémistes est publié chez Maurice D’Hartoy, le fondateur des Croix de Feu. Le livre est l’œuvre d’un certain comité Corday qui se revendique antiparlementaire, belliciste, xénophobe, anticommuniste. Il s’inspire de Mussolini et Hitler pour prôner l’avènement d’une dictature. Dès le 28 novembre 1940, au Palais-Bourbon, le théoricien du parti nazi Alfred Rosenberg prononce une conférence très médiatisée qui sera ensuite publiée sous le titre Sang et or ou l’or vaincu par le sang. Règlement de compte avec la Révolution de 1789. En 1941, Drieu La Rochelle fait jouer en zone libre sa pièce intitulée Charlotte Corday, présentée comme un remède au déclin d’une société française rongée par la « juiverie » : avec la presse, le théâtre est un des lieux de diffusion de la pensée contre-révolutionnaire. Le 21 janvier 1943, le journal L’Action française consacre son numéro à la mort de Louis XVI. Si la Révolution est honnie, les fascistes ultras l’instrumentalisent en vantant, à d’autres fins, les mérites des épurations de la Terreur.

 

Dans les manuels scolaires, la Révolution française est présentée comme une période de décadence. Afin d’effacer ce qu’il considère comme de la propagande, le régime de Vichy commande huit mille exemplaires de 89, le livre de Georges Lefebvre, afin de le mettre au pilon. Muselés, les historiens universitaires républicains n’en demeurent pas moins actifs. Dès 1940, la Société des Etudes Robespierristes doit interrompre la publication des Annales historiques de la Révolution française, et sera affaiblie par l’engagement collaborationniste de certains membres de son Comité directeur. Après avoir cherché à défendre l’actualité de la Révolution en 1939 (« Les principes de 1789 dans le monde actuel », conférence donnée le 22 février 1939 au Cercle Descartes), resté à son poste pendant l’Occupation, Lefebvre continue quant à lui à faire de l’histoire sociale et à donner des cours publics sur la Révolution. Le 14 juillet 1945, la Révolution redevient, dans une atmosphère provisoire de liesse collective, l’événement fondateur de la République retrouvée. Rédigées en prison, les dernières pensées de Robert Brasillach (1945), ainsi que les Réflexions sur la Révolution de 1789 (1948) de Charles Maurras témoignent pourtant de la survie souterraine de la pensée contre-révolutionnaire.

 

Au lendemain de la Seconde guerre mondiale, tentant de comprendre la faillite intellectuelle et morale qui a plongé la France dans une dictature collaborationniste, prenant les accents d’Henri-Irénée Marrou (« Tristesse de l’historien », Esprit, avril 1939) ou de Marc Bloch qui, dans L’Etrange défaite (1940), avait regretté le manque d’engagement des « savants de laboratoire », Georges Lefebvre dénonce à son tour les « professeurs qui n’ont pas su [faire aimer la République] en la réduisant à un effort apparemment vain de la mémoire, sans éveiller l’imagination par le spectacle pittoresque, fourmillant et bariolé du passé, sans intéresser la raison par la recherche des causes, sans la mettre en rapport avec la vie ».

La prise de conscience est amère : les « maîtres d’école » ont en partie échoué à concurrencer la diffusion massive de l’histoire contre-révolutionnaire dans les années 1920 et 1930 et n’ont rien pu faire pour défendre les idées qui avaient participé à construire la IIIe République. Fort de ses vingt-cinq années d’expérience dans l’enseignement secondaire, Lefebvre n’ignore pourtant pas que pour les pédagogues à la fois tenus par la nécessité de séduire, voire de conquérir un public et contraints par une éthique scientifique, le défi de la transmission est bien plus lourd à relever que pour les historiens qui se contentent de raconter tout en faisant, au mieux, semblant d’observer des règles méthodologiques  : « Il nous faudrait non seulement le talent de ressusciter la couleur et le pittoresque du passé que l’homme de lettres revendique comme les siens,  mais aussi le mérite original de projeter la lumière dans le chaos des faits et dans le lacis complexe des explications ».

On ne saurait mieux résumer les apories face auxquelles les historiens universitaires seront de plus en plus confrontées dans la seconde moitié du XXe siècle, alors que de nouveaux médias de masse comme la radio, la télévision, le livre de poche, le cinéma puis internet s’imposeront comme les vecteurs principaux de la transmission du passé révolutionnaire et donneront une place disproportionnée aux thèses contre-révolutionnaires, au point de les banaliser et de nourrir, discrètement, les actuelles recompositions idéologiques et politiques de l’extrême-droite française.