Étiquettes

, , , ,

 

On ne connaît qu’un exemplaire de ces Étrennes nationales des dames (disponible sur Gallica, en mode « image »). Même s’il se présente comme un journal rédigé par « une société de gens de lettres », ce qui est vague quant au genre, l’unique livraison s’ouvre sur un long article signé d’une M[arquise] de M***, laquelle s’affirme l’une des coopératrice de l’entreprise.

La marquise reprend un catalogue de références « féministes », très usitées à l’époque, parmi lesquelles les Gauloises tiennent une bonne place. Cependant, cette référence n’est point trop éthérée, puisqu’elle s’appuie sur les très tangibles et récents événements des 5 & 6 octobre 1789, deux mois avant la publication du journal.

Les Parisiennes, nous dit-elle, ont montré qu’elles pouvaient être « pour le moins aussi braves et aussi entreprenantes » que les hommes. Cette référence positive aux émeutières et marcheuses sur Versailles est, elle, tout sauf banale. Deux mois après, même si la famille royale a fait contre mauvaise fortune bon cœur et rallié la capitale, il ne fait pas bon afficher son soutien à des femmes qui seront recherchées, et pour certaines emprisonnées, avant de devenir officiellement, en 1793, les « héroïnes des 5 et 6 octobre ».

Les femmes, écrit l’auteure, ne sont pas simplement dans un état d’infériorité, mais d’esclavage. Et il ne manquerait plus que les hommes, « avec leurs système d’égalité et de liberté et leurs déclarations de droits », en profitent pour proroger cet état servile. Nous savons aujourd’hui combien la marquise de M*** était fondée à se méfier et à mettre en garde ses concitoyennes (elle utilise le terme).

Les femmes, ajoute-t-elle encore, ont autant de droits à avoir des représentantes à l’Assemblée nationale que la noblesse et le clergé. D’ailleurs, si elles méprisent les uniformes, le « désir de manier un sabre [leur] porte au cœur ». Elles se proposent donc d’être « les amazones de la Reine ».

Comme pour tous les « textes anonymes féminins », le genre de l’auteur de celui-ci peut être discuté. Remarquons d’abord — ce n’est ni la première fois ni la dernière — que cette interrogation ne vient jamais à l’esprit des commentateurs lorsqu’un texte est présenté par son éditeur, ou par son inventeur, comme un texte « d’homme » : le genre masculin va de soi. Ainsi, tous les textes anonymes présentés comme rédigés par des hommes sont acceptés tels sans examen, tandis que les textes anonymes de femmes sont d’abord suspectés d’être des contrefaçons, c’est-à-dire d’appartenir en fait au genre masculin.

Dans le cas d’espèce, je ne vois pas de raison de douter du genre de l’auteure, n’étaient deux fautes d’accord dont nous ne savons même pas si elles sont de sa responsabilité ou de celle de l’imprimeur. Sinon, rien d’écrit là qui ne puisse l’être par une femme. Une femme d’esprit, et de culture, ayant assez d’esprit pour se moquer de sa culture (« je sais autant de latin qu’il en faut pour être Ministre ou du haut Clergé »). Une femme « dans toute la force du terme », résolument moderne jusque dans sa conception du journalisme, mêlant habilement la mode et la politique, et dans un programme social et érotique qu’il faudra presque deux cent ans pour commencer d’appliquer : « En matière de séparation ou de divorce, vous rendrez justice à vos Concitoyennes ; et, dans le ménage même, vous prouverez aux volages et aux ingrats que la femme est à l’homme égale en droits, et vous prouverez, égale en plaisirs»

Capture d’écran 2014-09-06 à 19.23.33

Lettre de Madame la M. de M…..

Étrennes nationales des dames, par M. de Pussy et une société de gens de lettres, n° 1, du 30 novembre 1789.

Mesdames et Mesdemoiselles,

Les Gauloises jadis ranimoient au combat le courage chancelant de leurs guerriers. Le 5 octobre dernier, les Parisiennes ont prouvé aux hommes qu’elles étoient pour le moins aussi braves qu’eux, et aussi entreprenantes. L’histoire et cette grande journée m’ont déterminés [sic] à vous faire une motion très importante pour l’honneur de notre sexe. Remettons les hommes dans leur chemin, et ne souffrons pas qu’avec leurs systêmes d’égalité et de liberté, avec leurs déclarations de droits, ils nous laissent dans l’état d’infériorité; disons vrai, d’esclavage, dans lequel ils nous retiennent depuis si long-temps.

Je suis si convaincue de la justice de notre cause, que si vous daignez me seconder de la séduction de vos charmes et du pouvoir de votre esprit, nous dicteront à nos adversaires, les hommes, la capitulation la plus honorable pour notre sexe. S’il se trouvoit quelques maris assez aristocrates, dans leurs ménages, pour s’opposer au partage des devoirs et des honneurs patriotiques que nous réclamons, nous nous servirions contre eux des armes qu’ils ont employées avec tant de succès. Je leur dirois : “Vous avez vaincu, en faisant connoître au peuple sa force, en lui demandant si vingt-trois millions quatre cents mille ames devoient être soumises aux volontés et aux caprices de cent mille familles brévetés par la tolérance et l’opinion. Dans cette masse énorme d’opprimés, n’y avait-il pas au moins la moitié du sexe féminin ? Et cette moitié doit-elle être exclue, à mérite égal, du gouvernement que nous avons retiré à des enfans qui en abusoient”.

Vous avouerez, mes chères Concitoyennes, que si nous avions de nos sœurs dans les Districts, à la Commune, dans l’Assemblée Nationale même, il y auroit moins de partage et moins d’aristocratie dans les grands et les petits corps. Ici, on ne rappelleroit pas sans cesse à l’ordre du jour ; là, à l’ordre des choses ; et tout iroit mieux.

Que de talens enfouis, si le protestant qui dirige nos finances, et l’Archevêque qui scelle les sanctions royales, s’occupoient, l’un de la confession d’Ausbourg, l’autre des Séminaires et des Prêtres de sa contrée ! N’oublions pas les Irène, les Blanche, les Élisabeth, les Christine et les Catherine ; gravissons les hauteurs où nous pouvons atteindre ; et, si nous parvenons enfin à nous y reposer, quelle source inépuisable de biens pour la Nation et de gloire pour nous ! Que l’esprit de raison, de justice et d’égalité, qui a détruit l’esclavage des François, la servitude des montagnards du Jura, et qui va briser les chaînes des Africains, nous conduise dans les Assemblées régénératrices de la France, nous porte jusques dans le Conseil des Rois, et prouve que nous manquions dans les départemens. Si nous les avons bouleversés, c’est que nous n’y entrions qu’en domino. Demandons des Représentantes à l’Assemblée Nationale. Notre sexe y a plus de droit que les deux Corps moraux, qui se réunissent avec tant de peine à la grande masse nationale. Les Gaules, avant le gouvernement des Druides, furent gouvernées par les femmes. Plutarque rapporte que, dans le traité d’Annibal, marchant à Rome pour passer dans la Gaule, il étoit stipulé que toute contestation de Gaulois à Carthaginois, seroit jugée sur les lieux par les femmes Gauloises 1. — La confiance des Germains et des Gaulois, dans notre sexe, se soutint aussi long-temps que le paganisme. Elle passa dans le christianisme, en choisissant des femmes pour patronnes des villes. — Ces Nations, dit Tacite, ne négligent pas les oracles des Druidesses, et font grand cas de leurs conseils ; car ils pensent qu’ils sont dictés par La Divinité. Nec earum consilia aspernantur, aut responsa negligunt : inesse quin etiam sanctum aliquid et providum putant 2. Vous voyez, chères Concitoyennes, que, pour mon compte, je sais autant de latin qu’il en faut pour être Ministre ou du haut Clergé.

Il est temps que nous entrions à la Ville : on y a besoin de nos graces pour faire diversion à l’ennui des détails, au quakérisme des Districts, et pour que nos trois cents Spartiates ne meurent pas aux Thermopyles, sous les dards des Perses environnans.

On nous demande à grands cris dans les 60 Districts, pour y faire sentir le ridicule de la loquacité, surveiller les Tribuns du peuple, de race patricienne, et nous opposer au faux-filage des ambitieux Citoyens dans la grande chambre de l’Hôtel-de-Ville.

Enfin, les Prétoriens et les Légions nous verront avec plaisir, non-soldées, partager les gardes laborieuses et fatigantes dont ils sont accablés. Ce n’est pas que la fantaisie de porter des uniformes nous monte à la tête ; mais le desir de manier un sabre nous porte au cœur. Eh bien !… Si les hommes veulent se réserver la garde du Roi, nous serons les amazones de la Reine.

Pour opérer cette révolution, donnons à la raison pour aides-de-camp, les graces, les ris, les jeux, la frivolité, la mode même. Je serai volontiers le Journaliste de la Générale et de la Cour. L’Assemblée Nationale a des Vates dans son sein ; les Aristocrates ont leur teinturier à cocarde noire. Eh ! pourquoi pas, puisque les enfers ont leur chapelain. Enfin… Est-il si mince cotterie, Qui n’ait son bel esprit, son plaisant, son génie 3 ?

Or, puisque tout le monde s’avise d’avoir un prosateur à ses ordres, je serai, mes chères Concitoyennes, votre humble troubadour. Un M. profond, qui travaille pour une machine qui a bien de la peine à se monter, m’a proposé de s’unir à mes travaux : mais semblables aux Aristocrates, qui ont tant de peine à oublier leur nom pour être quelque chose, ce M. profond m’a dégoûté [sic] par ses profondément étonné, indigné, pénétré. Au contraire, des Journalistes qui habitent les faîtes, il semble qu’il ait choisi un puits pour laboratoire. Hélas ! la vérité y est toujours cachée.

Moi, femme dans toute la force du terme, j’aime les fresques plaisantes. Aussi, les matières les plus graves seront plaquée avec les traits les plus burlesques. J’espère que cette mosaïque ne déplaira pas aux hommes qu’il faut faire rire. Les malheureux ! ils n’ont pas ri depuis longtemps. Je laisserai aux folliculaires mâles, l’art ennuyeux de découper, comme des chenilles, le verd naissant de l’arbre national. Faisons-en plutôt un mai fleuri, couvert de rubans, de guirlandes et de fruits. Ne touchons point à ces laboratoires, où avec une mixtion de charbon, d’encre et de papier, on rêve à la pierre philosophale : nous distillerons des parfums, des essences. Voilà le coloris des Étrennes nationales des Dames.

Si vous daignez m’aider dans mon projet de restauration, que d’avantages, Mesdames et mesdemoiselles, n’en retirerez-vous pas ?

Il faut toujours que la femme commande, / C’est-là son goût. (Conte de Gertrude4)

Or, vous serez maîtresses à la maison, si vous pouvez l’être sur la place publique. Pendant que vous serez au camp, un grand nombre de vos maris fileront comme Hercule, ou se coucheront comme des Caraïbes. En matière de séparation ou de divorce, vous rendrez justice à vos Concitoyennes ; et, dans le ménage même, vous prouverez aux volages et aux ingrats que la femme est à l’homme égale en droits, et vous prouverez, égale en plaisirs.

Votre journal, Mesdames et Mesdemoiselles, paroît d’aujourd’hui 30 novembre, et trois fois par semaine, les Lundi, Mercredi et Vendredi. Il ira vous chercher.

Vous y trouverez les Décrets de l’Assemblée Nationale, les transactions des Municipalités de Paris et autres Villes principales du Royaume ; les décisions des Assemblées provinciales ; les Jugemens du Châtelet de Paris, comme Tribunal institué pour juger les crimes de lèze-Nation ; ceux des Tribunaux de France ; les nouvelles de la Cour des Tuileries et des Cours étrangères ; des extraits de Gazettes angloises et étrangères. Enfin, vous aurez des vues sur l’administration politique, civile et militaire ; des indications sur le commerce, l’industrie et l’agriculture. Sciences et arts, romans, anecdotes, historiettes, vers, théâtre, modes, découvertes ; oh ! vous aurez bien des choses, et qui, mes chères Concitoyennes, vous occuperont à la toilette trois matins par semaine. Mais je ne veux point vous présenter de Prospectus, ils ressemblent pour l’ordinaire à de fausses enseignes.

Mes co-opérateurs et moi, nous allons faire tous nos efforts pour remplir dignement notre tâche, et opérer une révolution en faveur d’individus charmans, que l’injustice des hommes, quoique devenus libres, ne se lasse point de traiter en Tiers-Etat.

Vos Etrennes contiendront 8 pages au moins, grand in-8°, caractère petit romain, et souvent 12, quelquefois 16 pages, suivant l’abondance des matières.

Prix de la souscription, pour un an, 24 livres ; pour six mois, 12 liv., franc de port pour Paris et la Province.

On souscrit rue Neuve-Saint-Eustache, N° 48, chez M. de Pussy, collaborateur, et chez tous les Libraires de la Capitale et de la France. On peut envoyer l’argent par la poste (*). Toutes lettres seront affranchies, sans quoi elles ne seront pas retirées. Il en sera de même des envois qui seroient faits à dessein d’être insérés dans le Journal.

Allons, chères Concitoyennes, abonnez-vous, et envoyez-nous des raisons, des faits et des pièces contre ces hommes injustes. Dans peu, nous obtiendrons d’eux l’existence politique.

J’ai l’honneur d’être,

Votre très-h. et t. o. servante

[La formule classique est : « très humble et très obéissante ».]

L. M. D. M.

(*) Les personnes qui desireront recevoir les numéros subséquens, sont priées de souscrire au Bureau, à Paris, ou chez les Libraires et Directeurs des Postes.

___________________

1 « Avant que les Gaulois eussent franchi les Alpes pour s’établir dans cette contrée de l’Italie qu’ils habitent aujourd’hui, il s’éleva parmi eux une sédition violente qui dégénéra en guerre civile. Les femmes s’étant jetées au milieu des combattants, se firent instruire du sujet de leurs querelles, et les jugèrent avec tant de justice et d’impartialité, qu’elles rétablirent la paix parmi eux. Depuis, les Gaulois ont conservé l’usage de délibérer de la guerre et de la paix avec leurs femmes et de les choisir pour arbitres des différends qu’ils ont avec leurs alliés. Dans le traité qu’ils firent avec Annibal, il fut stipulé que si les Gaulois avaient quelque plainte à former, le jugement en serait remis aux préteurs et aux généraux carthaginois en Espagne ; qu’au contraire, si les Carthaginois avaient à se plaindre, les Gauloises seraient juges de la contestation. » « Les vertus des femmes », in Œuvres morales de Plutarque, traduites du grec par [l’abbé] Ricard, t. 1, 1844 [é. o. 1783] , pp. 581-582. [Note C. G.]

2 Tacite, De situ moribus et populis Germaniæ. in Traduction complette de Tacite, par J.-H. Dotteville, Paris, 1799 (4e éd.), pp. 294-295. [Note C. G.]

« Inesse quinetiam sanctum aliquid et providum putant : nec aut consilia earum aspernantur, aut respons negligunt. »

« On rapporte que les femmes ont empêché quelquefois la déroute des armées qui commençoient à plier ; qu’elles ont rétabli le combat par leurs remontrances, par leurs prières opiniâtres, en présentant leur poitrine, en peignant les horreurs prochaines de la captivité. […] Ils vont jusqu’à croire que ce sexe a quelque chose de divin, et des lumières sur l’avenir. Dociles à ses conseils, ils les regardent comme des oracles.

Jacques Perret rétablit ainsi le texte latin : « Inesse quin etiam sanctum aliquid et prouidum putant, nec aut consilia earum aspernantur aut responsa neglegunt. » In Vie d’Agricola & La Germanie, introduction par Anne-Marie Ozanam, Les Belles Lettres, coll. Classiques en poche, 1997, p. 100. Notons que le passage sur la poitrine des femmes, « et obiectu pectorum », parfois interprété comme une dénudation des seins visant à faire honte aux guerriers fuyards, est traduit par Perret : « faisant une barrière de leur poitrine ». [Note C. G.]

3 Cléon dans Le Méchant, comédie de Jean-Baptiste Louis Gresset (1709-1777), acte 2, sc. 2. Ce vers figure également en épigraphe du numéro, avec la mention « Méchant, de Gresset ». [Note C. G.]

4 L’auteure se trompe, ce vers tronqué n’est pas tiré du conte de Voltaire « Gertrude, ou l’éducation d’une fille » mais d’un autre, du même auteur, intitulé « Ce qui plaît aux dames » : « Mais fille, ou femme, ou veuve, ou laide, ou belle. / Ou pauvre, ou riche, ou galante, ou cruelle, / La nuit, le jour, veut être à mon avis, / Tant qu’elle peut, la maîtresse au logis. / Il faut toujours que la femme commande, / C’est-là son goût ; si j’ai tort qu’on me pende. » In Contes de Guillaume Vadé, 1764. [Note C. G.]