Étiquettes

, , , , , , , , , , ,

La lecture sur papier demeure — est-ce uniquement « générationnel » ? j’en doute — une voie d’accès privilégiée aux textes, même lorsqu’il s’agit de textes imprimés et non de manuscrits. Par ailleurs, les imprimés d’époque révolutionnaire, même réédités, à priori les mieux connus, réservent de bonnes surprises, même s’il est difficile de parler de « découvertes ». Il serait plus juste de dire que leur existence est bien connue ; il n’en va pas nécessairement de même de leur contenu.

Tel était le cours de mes réflexions en plongeant dans les volumes des Œuvres politiques de Jean-Paul Marat, formidable travail d’édition accompli il y a vingt-cinq ans par Jacques De Cock et Charlotte Goëtz-Nothomb sous le label Éditions Pôle Nord (Bruxelles, 1989).

J’en profite pour signaler, à l’intention des amateur(e)s point trop démuni(e)s, des bibliothécaires et des libraires, que J. De Cock dispose encore de quelques dizaines de collections des Œuvres (10 vol., 400 €).

On peut consulter son blog Fantasque éditions et le contacter à l’adresse : fantasques[AT]aliceadsl.fr

Je rappelle également que figure dans la liste des liens — à gauche sur votre écran — celui des Éditions Pôle Nord (avec lesquelles De Cock n’a plus rien à voir), sur lequel on peut consulter nombre de textes de — et sur — Marat.

Revenons à Marat, précisément, et à son journal L’Ami du peuple ou le Publiciste parisien. Il y publie, dans le n° 315 du Dimanche 19 décembre 1790 (pp. 6-8), le texte d’un groupe se présentant comme « le club patriotique féminin de la capitale ». Lequel groupe entend hâter la sanction par Louis XVI du décret sur la constitution civile du clergé par l’action directe féminine, et armée. Ce texte n’a guère été, à ma connaissance du moins (n’hésitez pas à me signaler des exemples inaperçus), cité dans les travaux sur les clubs de femmes. Il n’est pas pour autant « inconnu », d’abord parce qu’il est republié et à la disposition de toutes et tous depuis au moins vingt-cinq ans, ensuite parce qu’on le trouve mentionné chez quelques auteurs. Lesquels ne sont ni les plus récents ni considérés comme les plus fiables.

Les frères Goncourt, Edmond et Jules, en citent un passage dans leur Histoire de la société française pendant la Révolution (1895 [é. o. 1889], pp. 383-384). Ils ajoutent :

L’apôtre des exécutions populaires, Marat, prit sous sa protection ce club féminin, d’un patriotisme si logique, si affranchi de préjugés, et si droit marchant au sang. Il félicita ces milliers de Jeanne Hachette, les exhortant à faire du ministre Guigniard, un Abeilard.

Les références à Jeanne Hachette (que l’on trouve dans d’autres textes révolutionnaires) et au nombre de militantes sont ici de pure fantaisie.

La seconde référence que j’ai trouvée est plus intéressante dans la mesure où l’auteur, Alain Decaux1, propose une explication de la nature et de l’origine du club patriotique féminin, à laquelle — et non sans un certain étonnement, je dois le dire — je me rallierai in fine :

En ce temps-là, la mode est aux clubs. Il n’est guère de ville ou de bourg en France qui n’en ait un ou plusieurs. Rue Saint-Honoré, les Jacobins se sont installés dans l’église des anciens moines qui leur ont donné leur nom. À certaines heures, sous l’ex-église, dans une « sorte de crypte bien éclairée », les Jacobins expliquent la Constitution à une société fraternelle d’ouvriers. Quand il est question de ravitaillement ou de danger public, les ouvriers viennent souvent accompagnés de leurs femmes. Peu à peu, certaines de ces femmes, aux heures où leur mari travaille, prendront l’habitude de se rendre sans y être conduites à la crypte des Jacobins. Elles « viennent seules et discutent seules ». Le 30 décembre 1790, Marat se déclare fort satisfait d’elles. Il prend un malin plaisir à dépeindre le contraste entre l’énergie de ces femmes du peuple « dans leur souterrain » et le bavardage stérile de l’Assemblée jacobine « qui s’agite au-dessus ».

En effet, outre son objet — la constitution civile du clergé — et son style guerrier fort « rugueux », l’intérêt majeur du texte publié par Marat est qu’il signale un club féminin en décembre 1790, se réunissant dans le même bâtiment que celui des Jacobins ; et encore que c’est, en l’état de nos sources, la seule mention de ce club féminin en tant que tel.

Commençons par examiner la crédibilité du texte censé émaner du « club patriotique féminin ». Nous savons que Marat est renseigné par de nombreux correspondant(e)s, à Paris et en province, qui lui adressent un abondant courrier. Nous savons par exemple qu’une ex-militante de la Société des citoyennes républicaines révolutionnaires, arrêtée en prairial an III (printemps 1795), la citoyenne Dubreuil, qui se défend pourtant d’avoir « correspondu avec Marat », reconnaît lui avoir écrit à trois reprises :

Il est vrai que je lui ai écrit trois fois : la 1° pour lui donner avis des moyens que les Emigres employaient pour rentrer en France ; la 2° pour lui proposer des moyens que je croyais propres à prévenir les incendies dans les bureaux des ministères ; la 3° qui était au mois de juin 93 je lui donnais avis que des gardes du roi qui avaient émigrés venaient d’être promus à des places importantes dans les armées de la République2.

Olivier Coquard, par ailleurs biographe de Marat (Fayard), dénombre 640 lettres publiées dans 947 numéros. Cependant, le texte du Club patriotique féminin serait « la seule lettre féminine du corpus3 », ce qui en rehausse l’intérêt en même temps que cela relativise le « féminisme » pratiqué par Marat dans ses journaux (mais cette occurrence compte pour beaucoup, comme nous allons le voir).

On peut présumer que Marat est assez bien renseigné, surtout sur ce qui se passe à Paris et qu’il n’aurait sans doute pas publié ce texte sans en vérifier ou en faire vérifier l’origine. Cette hypothèse se trouve soutenue par le fait qu’il évoque une seconde fois le Club féminin (L’Ami du peuple, n° 325, du jeudi 30 décembre 1790 ; cette seconde mention a été omise dans l’index des Œuvres complètes) onze jours après avoir inséré sa lettre (je souligne) :

Mais ce serait une tache flétrissante pour les Jacobins de recevoir ces vils scélérats [Motier et Bailly], comme c’est pour eux le comble de la sottise d’avoir reçu des aides de camp, des coupe-jarrets, des mouchards du général, des noirs et des ministériels de l’Assemblée, en un mot, des ennemis de la révolution. En ouvrant leur porte à ces infâmes, ils ont perdu eux-mêmes la confiance du peuple, qui les regardait comme les vrais amis de la liberté, autour desquels il devait se rallier dans les moments de crise ; ils ont ôté à la patrie la plus grande de ses ressources, en ôtant au peuple les guides qu’il croyait pouvoir suivre avec sûreté. Cette sottise serait irréparable, si le club des femmes, que la providence semble avoir placé sous celui des Jacobins pour réparer ses torts, n’était à portée de se défaire de Bailly et de Motier, en les faisant conduire à la lanterne après les avoir bernés à la première visite qu’ils auront l’imprudence de faire aux Jacobins.

Ça n’est pas la première fois que Marat étrille — mais d’abord sans les nommer — des Jacobins ouverts à tous les gens louches et fermés au peuple :

Qu’attendre de ces assemblées d’imbécilles, qui ne rêvent qu’égalité, qui se vantent d’êtres freres, & qui excluent de leur sein les infortunés qui les ont affranchis ?

(L’Ami du peuple ou le publiciste parisien, n° 175, Mercredi 28 juillet 1790, pp 7-8.)

Cinq mois plus tard, l’attaque est plus directe, et Marat n’hésite pas à faire honte au club Jacobin en comparant ses compromissions et ses hésitations avec l’énergie des sentinelles féminines « que la providence semble avoir placé [sous lui] pour réparer ses torts ».

Ici, on pourrait parler d’un féminisme par renversement de perspective : ce sont les femmes révolutionnaires qui, depuis leur position traditionnelle — sociale et érotique — « sous les hommes », incarnent l’énergie virile, dont elle sont invitées à couper les attributs à quelques personnages politiquement ambigus.

Revenons maintenant au Club patriotique féminin en tant que tel. En décembre 1790, il existe certes ou il a existé à Paris des groupes de femmes. Il s’agit de regroupements sur une base corporative (dans la joaillerie, ou les « dames » du marché Saint-Paul), ou mixte — corporative et conviviale : les femmes artistes et femmes d’artistes (voir les travaux de Christine Fauré). D’autres aussi, probablement, même si nous ne possédons que des traces plus tardives de leur existence. Mais ce Club patriotique féminin est le seul dont le recrutement semble sans rapport avec un métier, un district ou une paroisse.

Rappelons que la hollandaise Etta Palm d’Aelders fondera, mais deux mois et demi plus tard, une société de citoyennes patriotes, amies de la vérité, dont le journal La Bouche de fer (29 mars 1791, pp. 570-577) rendra compte de la première séance.

Quant à Théroigne de Méricourt, on connaît son Discours prononcé à la Société Fraternelle des Minimes, le 25 mars 1792, […] En présentant un Drapeau aux Citoyennes du Faubourg S. Antoine (De l’Imprimerie de Demonville, rue Christine. 1792).

Le texte en est repris dans le recueil de Discours, Imprimés par ordre de la Société fraternelle de patriotes, de l’un & de l’autre sexe, de tous âge & de tout état, séante aux Jacobins, rue saint-Honoré (A Paris, 1792).

Cet imprimé de 8 pages a été lui-même reproduit en fac-similé dans le second volume des Femmes dans la Révolution (1982). Élisabeth Roudinesco croit le donner intégralement dans sa biographie de Théroigne4, mais reproduit la version des frères Goncourt (Portraits intimes du XVIIIe siècle, 1856) à laquelle il manque le premier paragraphe, une phrase, et surtout la conclusion, qu’elle ignore donc : « La première Assemblée des Citoyennes se tiendra le lundi 2 avril [1792] à cinq heures du soir, dans le local de la Société fraternelle des Minimes, Place Royale. »

On voit que ni la date ni le lieu ne correspondent.

Par ailleurs, aux Jacobins, le public en général, et les citoyennes en particulier, ne seront admis(e)s qu’un an plus tard. Alors, et alors seulement, les « habituées des tribunes » formeront à l’intérieur même du club masculin un véritable club de femmes, comme je l’ai montré ici-même précédemment :

 Un club de femmes dans les tribunes des Jacobins

Il n’existe donc, pour la période considérée (décembre 1790) et le lieu des réunions (couvent des Jacobins) qu’une seule société autre que celle des Jacobins, c’est la Société fraternelle des patriotes de l’un et l’autre sexe, fondée par le maître d’école Dansart la même année.

aux sociétés fraternelles

Cliquez sur l’image pour l’AGRANDIR.

Or nous savons d’une part que le « père fondateur » ne pourra maintenir comme il le souhaitait cette société mixte dans les limites de ce que nous appellerions aujourd’hui « l’éducation populaire », ce qui le conduira à se retirer fin mars 1791 « piqué de ce qu’on l’avait forcé à quitter la présidence perpétuelle qu’il s’était arrogée » (Révolutions de Paris, n° 26 mars-2 avril 1791).

Nous connaissons d’autre part un document attestant de l’action ultérieure — de deux mois — d’un groupe de marchandes de la halle, fonctionnant comme un collectif féminin à l’intérieur de la société fraternelle5. Je devrais dire « d’une » société fraternelle, puisqu’il est seulement probable, et non certain, qu’il s’agit de celle siégeant aux Jacobins. C’est en tout cas un exemple probant de femmes, membres d’une société fraternelle — donc mixte — qui agissent et se présentent comme un collectif féminin. C’est certainement ce qu’on fait les militantes, auteures du texte adressé à Marat. Elles ont cependant franchi un pas supplémentaire, en se désignant comme « Club patriotique féminin » et non plus, par exemple, comme « citoyennes patriotes, membres de la Société fraternelle ».

Il s’agit donc d’un texte au moins doublement précieux : sur le féminisme guerrier précoce de parisiennes révolutionnaires (Pauline Léon lira à l’Assemblée sa pétition pour l’armement des femmes quinze mois plus tard), et sur la chronologie de l’autonomisation des initiatives féminines.

J’ai utilisé, pour scanner le texte, la version publiée dans les Œuvres politiques (vol. III, pp. 1934-1936), puis j’ai rétabli l’orthographe et la ponctuation originale d’après l’exemplaire mis en ligne sur Gallica (depuis début mai 2013), hélas en « mode image ». Cet exemplaire présente l’avantage d’avoir été corrigé par Marat lui-même (je n’ai pas mentionné deux corrections de ponctuation, directement intégrées au texte). On remarque qu’il n’hésite pas à corriger aussi les textes qui lui sont adressés…

La réponse de Marat est publiée par lui à la suite du texte du Club patriotique féminin.

Capture d’écran 2014-09-10 à 16.54.44

À l’Ami du Peuple

Le club patriotique féminin de la capitale, considérant que les hommes sont assez lâches pour n’avoir pas fait sanctionner le décret sur la constitution civile du clergé, vient de prendre l’arrêté solemnel que si ce décret n’est pas sanctionné sous huit jours, quatre légions de femmes de cœur se mettront en marche pour différentes expéditions.

La première légion s’assurera des ministres et des autres conspirateurs contre la liberté publique. La seconde légion se portera à la mairie pour signifier au sieur Bailly, de faire défense à la garde nationale de s’opposer aux desseins de l’armée féminine.

La troisième se rendra aux Tuilleries, pour demander la sanction immédiate du décret sur la constitution civile du clergé, si le roi refusoit ou différoit simplement, deux autres légions formant un corps de réserve avec toutes les piques des fauxbourg accoureroient et conduiront le roi à la ville, pour lui faire renouveller son serment civique, et remettre à la nation le privilege du veto suspensif, dont il fait un si mauvais usage.

Considérant qu’il est du devoir du maire de protéger tous les citoyens qui marchent pour la défense de la liberté, le sieur Bailly sera invité à donner des ordres au général, de mander [correction : d’accorder] une garde d’honneur à pied et à cheval pour chaque légion féminine. Si le sieur Bailly s’avisoit de traverser ce plan d’opérations et de parler de la loi martiale : la lanterne serait le prix de son anti-patriotisme.

Si un seul des mouchards, sabreurs et coupe-jarrets du général, osoient montrer le nez ; on leur couperoit le siflet à coups de coutelas, et leur héros seroit lanterné à côté de son cuistre municipal.

Arrêté au club patriotique féminin ; sauf la rédaction de l’Ami du Peuple.

Aux patriotes du club féminin

L’Ami du Peuple admire le zele et le courage des héroïnes de la capitale : mais il n’en est pas surpris ; il sait depuis long-tems, que les femmes vont bien mieux au fait que les hommes. Il espere que leur exemple fera rougir de honte leurs maris, et les rappellera à leurs devoirs.

Il approuve leurs généreux desseins : mais puisqu’elles veulent bien le consulter ; il leur doit quelques observations.

Il les encourage fort à prévenir la fuite des ministres, mais avant tout à s’emparer de Guignard6, qui est toujours l’âme du comité autrichien de St. Cloud ; et afin qu’il n’ait plus le tems de conspirer contre la nation, il les exhorte à en faire un Abélard7. Il leur conseille de n’envoyer qu’une simple députation au sieur Bailly : et porter leurs quatre bataillons, avec toutes les piques des faux-bourgs, aux Tuilleries, en gardant avec soin les avenues. Comme le décret sur l’organisation civile du clergé est constitutionnel, il leur recommande de ne demander que l’acceptation pure et simple. Le refus du roi étant une preuve évidente qu’il ne cherche que le moment de renverser la constitution8. En cas de refus, il les presse de conduire le roi à la ville, non pour renouveller son serment civique, ce seroit une singerie qu’il répétera cent fois par jour ; même en signant la ruine du peuple ; mais pour remettre à la nation le veto suspensif. Enfin, il leur recommande qu’au lieu de requérir une garde d’honneur le jour de leurs expéditions, elle enjoignent au maire de défendre qu’aucune patrouille de gardes nationales n’ait à se montrer dans les rues.

Il ne leur souhaite que de l’audace et de la constance : les succès seront au bout.

_______________________

1 Cofondateur, avec André Castelot notamment, de l’émission radiophonique La Tribune de l’histoire (1951-1997), puis à la télévision de La Caméra explore le temps (1957-1966).

2 AN : F/7/4683, Dubreuil.

3 Coquard, Olivier, « La correspondance dans les journaux de Marat », AHRF, 1987, pp. 58-73.

4 Roudinesco, Élisabeth, Théroigne de Méricourt. Une femme mélancolique sous la Révolution, 1989, p. 108-110.

5 Discours adressé au roi par les dames de la Halle, membres de la Société fraternelle, dont, le 14 février 1791, elles sont venues donner lecture au Conseil général de la Commune, qui en a ordonné l’impression et la distribution, 3 p. autre version très proche dans Grande colère du Pere Duchesne contre les jean-foutres de calomniateurs des Dames de la halle, & des Bouquetières du palais-royal, au sujet du beau discours qu’elles ont fait au roi, n° 32, s. d. [19 février 1791], 8 p. De l’Imprimerie de Tremblay, rue Basse du Rempart porte S. Denis, N° 11.

6 François-Emmanuel Guignard (1735-1821), ministre de la Maison du roi ; ministre de l’Intérieur de début août 1790 à fin janvier 1791. [Note C. G.]

7 Abélard, Pierre (1079-1142), théologien, chanoine de Notre-Dame de Paris, il épouse en secret son élève Héloïse. L’oncle de cette dernière, le chanoine Fulbert, le fait castrer. « Faire un Abélard » d’un homme, c’est le priver de ses organes génitaux, le rendre incapable de coïter et de procréer. [Note C. G.]

8 Toutes les sections de la capitale auroient déjà dû se réunir pour demander l’immédiate acceptation de ce décret : elles sont déshonorées, si elles diffèrent plus long-tems ; attendent-elles que les bonnets de laine leur montrent l’exemple ? [Note de Marat]