Étiquettes

, , , , , , ,

En écho au texte d’un club de femmes publié, en 1790, dans L’Ami du peuple de Marat, je donne ci-dessous le procès-verbal de la première réunion des « citoyennes patriotes, amies de la vérité », initiée par Etta Palm d’Aelders et publié dans La Bouche de fer, journal du Cercle social, le 29 mars 1791 (n° 36, pp. 567-576). Le procès-verbal est suivi d’une adresse à l’Assemblée nationale.

J’ai utilisé l’édition en reprint par les Éditions d’histoire social (EDHIS, t. IV, 1981).

Capture d’écran 2014-09-16 à 17.05.01

Procès-verbal de la première séance des citoyennes patriotes, amies de la vérité.

Le président de l’assemblée fédérative a ouvert la séance par quelques félicitations fraternelles, sur les avantages que les bons citoyens doivent se promettre de la fondation d’un cercle de femmes dans tout l’empire, pour y faire aimer la constitution, régénérer les mœurs, et réparer, par leurs sacrifices personnels, les inégalités cruelles qui se glissent dans les meilleurs gouvernemens.

Il a fait part d’une lettre de félicitations pour ce nouveau cercle, par le patriote françois, J. P. Brissot, excellent citoyen, écarté de toutes les places, par quelques factieux qui, sous le masque perfide de la popularité, s’efforcent d’usurper la souveraineté nationale.

Les citoyennes patriotes ont paru sensibles à cet hommage, qui leur doit en effet être bien cher, car c’est l’hommage d’un homme de bien.

Nous observerons ici que les Francs, nos ancêtres, avoient beaucoup de déférence pour les femmes : ils regardoient leurs pressentimens et leurs conseils, comme des oracles, persuadés qu’il y a voit en elles quelque chose de divin : de là ce proverbe, encore en usage parmi nous : ce qu’une femme veut, Dieu le veut.

Animées du même esprit que les hommes, au rapport de Tacite, elles les suivoient à la guerre et les forçoient de retourner à l’ennemi, lorsqu’ils avoient honteusement pris la fuite. Après une sanglante bataille, on ne les voyoit point verser des larmes pour la perte de leurs époux et de leurs enfans, ni jetter des cris douloureux à l’aspect de leurs blessures. Elles les pansoient courageusement par le moyen des simples dont elles seules faisoient une étude religieuse, et les félicitoient de ces marques glorieuses de leur valeur et de leur amour pour la liberté : les jeunes guerriers n’auroient pas eu la témérité de rechercher leur alliance, sans l’avoir méritée par la grandeur de leurs exploits : ce n’étoit qu’à ce prix que la jeune fille consentoit à les écouter favorablement.

Les Romains avoient élevé des autels à la peur ; chez les Francs, même parmi les femmes, il étoit défendu d’en prononcer le nom dans les plus terribles dangers1.

Quand nos ancêtres se réunirent contre les Romains qui les opprimoient, les femmes furent ap­pellées et elles promirent d’accabler le peuple-roi du poids de tout l’univers.

Elles ont tenu parole.

Et comme elles ont promis sur l’autel de la patrie (qu’elles nous ont aidé à bâtir2) que nous ne fe­rions plus qu’un peuple de frères, croyez à cet oracle civique ; soyez sûrs que leur volonté ferme et constante l’accomplira.

Parmi les membres du directoire présens, Henri Ruault3, auteur du discours sur le tribunal qui doit juger les rois, a pris la plume comme secrétaire de l’assemblée.

Alors Etta d’Aelders, après avoir rendu hommage aux amis de la vérité, qui les premiers dans notre empire avoient appellé les femmes à des séances patriotiques, a pris la parole.

Elle a donné lecture de son projet de charité so­ciale, et elle a attendri tous les cœurs.

On a mis aux voix la députation votée par l’assemblée fédérative pour remercier l’assemblée na­tionale de son décret sur l’égalité des partages dans les successions.

Une femme, respectable par son grand âge et par une grande énergie, a prétendu que le sénat en cette occasion n’avoit fait que son devoir, et qu’il ne falloir aucuns remercîmens.

Quelques amis de la vérité ont observé que l’assemblée fédérative, dont elles avoient sollicité les conseils et la surveillance, avoit agréé cette adresse ; qu’il étoit facile de se convaincre que les amis de la vérité n’étoient pas de frivoles adulateurs ; que dans l’état de ténèbres où se trouvoit encore aujourd’hui la France, une démarche solemnelle des citoyennes de la capitale, imposeroit aux dé­tracteurs de l’assemblée nationale, et lui donneroit des forces nouvelles pour achever de rendre aux femmes ce qui leur étoit dû, comme citoyennes.

Une amie de la vérité, de la ci-devant province de ***, a demandé la parole, et s’est exprimée comme la mère des Gracques ; elle a demandé qu’on ajoutât, à l’adresse de remercîmens, une pétition directe pour étendre aux pays de droit écrit, les avantages accordés aux pays de droit coutumier.

Le président a demandé les voix, et à une très-grande majorité, on a voté la députation, et ensuite, dans la même adresse, une pétition pour obtenir une plus grande justice.

Tous les vœux ont été adressés à cette citoyenne pour se charger de porter la parole au sénat ; un prompt retour et les besoins de sa famille qui l’appellent, ne lui ont pas permis de l’accepter.

Une jeune fille, de la ci-devant province de Normandie, a consenti, à la sollicitation de sa vertueuse mère, à remplir cette fonction honorable. Sa candeur et ses grâces donneront une grande force aux plus justes réclamations.

Ensuite, on a fixé au nombre de quinze les personnes de la députation.

Un jeune enfant de 12 ans, fils chéri d’un député patriote, a pris la parole, et il a dit :

« Messieurs et Mesdames,

Moi, j’ai toujours partagé avec mes frères et avec mes sœurs, et je suis bien aise que l’assemblée nationale en fasse autant pour tout le monde »

Enfin, le président a parlé de l’organisation du directoire fédératif des amies de la vérité.

La présidence a été fixée à trois mois, et Etta d’Aelders a été nommée par acclamation première présidente du cercle.

C’est avec joie que nous annoncerons qu’une amie de la vérité, bien aimée de Rousseau, et dont la sensibilité est digne de peindre tout ce qui est beau et grand, tiendra la plume à la prochaine séance.

Les citoyennes assemblées se sont d’abord formées en directoire, se sont distribuées des cartes d’entrée, et elles ont annoncé qu’elles formeroient un règlement très-équitable, mais très-sévère, pour n’admettre dans leur société que d’excellentes patriotes.

N. B. Le directoire tiendra ses séances au bureau du cercle social, rue du Théâtre-François, n° 4.

Les citoyennes qui désireront être membres de cette assemblée, enverront leurs demandes a la Bouche de fer pour le cercle fraternel des citoyennes patriotes.

La prochaine séance aura lieu samedi prochain, à 6 heures ; mais ou n’y entrera qu’avec sa carte.

Pour en obtenir de nouvelles, il faudra s’adresser au bureau qui a nommé des commissaires pour la présentation ; et le cercle des citoyennes, après examen, enverra la carte d’entrée pour une autre séance.

Adresse des amies de la vérité à l’assemblée nationale.

« C’est au nom des citoyennes, amies de la vérité, et de, toutes les Françoises, que nous venons nous présenter devant le sénat. Nous lui offrons admiration et respectueux hommage pour l’heu­reuse constitution, qui, de l’empire François, vient de faire le plus formidable et le plus bel empire du monde.

Nous venons exprimer notre reconnoisssance pour le décret qui admet les femmes au partage

égal des successions. Il leur montre un jour plus heureux encore, qui leur rendra l’existence civile dont des préjugés gothiques et barbares les avoient privées.

Nous sommes dignes de vous, Messieurs, nous seconderons vos travaux en régénérant les mœurs. Nous graverons dans le cœur de la génération future l’amour de la patrie, celui de la constitution, et nous ne chérirons que ceux qui sauront défendre la liberté. »

Ce projet d’adresse a été agréé par l’assemblée fédérative.

_____________________

1 Vid. l’Hist. de l’Europe mod. tom. X. [Histoire de l’Europe moderne, depuis l’Irruption des Peuples du Nord dans L’Empire Romain, Jusqu’à la Paix De 1783, par Nicolas de Bonneville, Genève, 1789, chap. XI, pp. 292-294. Note C. G.]

2 Au Champ-de-Mars, pour la fête de la fédération du 14 juillet 1790 [Note C. G.]

3 Ruault a vu son texte sur la proposition de créer des tribunaux pour juger les rois (en France et en Angleterre d’abord ; les Amis de la vérité votent l’envoi aux sociétés de toute l’Europe) publié dans les numéros 31 et 32 de La Bouche de fer. C’est probablement le même Ruault qui milite aux Cordeliers. [Note C. G.]