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Après la mise en ligne de l’étude d’Henriette Perrin sur le club de femmes de Besançon, restons dans la boucle du Doubs, le temps de nous intéresser à la doctrine des Amies de la Liberté et de l’Égalité en matière d’éducation. On sait que c’est une préoccupation majeure des révolutionnaires et que les femmes s’y sont particulièrement investies, tant en ce qui concerne la revendication politique que la pratique de terrain.

Le journal La Vedette publie dans son n° XXII, du 18 janvier 1793 (pp. 178-179), un compte rendu d’une séance du club féminin :

 

Société des Amies de l’Egalité. Cette société, toujours intéressante par le bien qu’elle fait, par les principes qu’elle professe, vient d’imaginer un moyen d’émulation pour propager le républicanisme ; elle vient d’arrêter que les institutrices actuelles seroient incitées à faire apprendre de mémoire les droits de l’homme aux filles confiées à leurs soins, qu’elles leur donneroient des explications à portée de leur âge, et que celles qui montreroient le plus de dispositions, seroient présentées à la société qui accordera des prix au concours.

Le premier prix sera une couronne et un petit bonnet de la liberté en cuivre doré ; le second, à l’exception de la couronne, sera le même ; les enfans couronnés auront le privilège d’assister aux séances de la société. […]

Dans la dernière séance, la citoyenne Vernerey a lu au nom du comité, d’excellentes vues sur l’éducation des filles ; elles ont été adoptées ainsi que la rédaction d’une adresse à la convention relative à cet objet. La foible voix de la citoyenne Vernerey nous a privé du plaisir de suivre le fil de son rapport ; nous avons cependant saisi une vue excellente relative à la nomination des institutrices. Les citoyennes demandent des assemblées primaires où elles feront elles-mêmes le choix des personnes qui conviendront à leurs enfans ; effectivement des mères de famille seront plus propres que des hommes pour ce choix.

On note l’approbation par La Vedette, certes sur un mode « essentialiste », de la désignation des institutrices proposée par les femmes révolutionnaire. Le procédé est tout sauf anodin puisqu’il suppose la réunion d’assemblées primaires féminines consacrées à l’éducation, et particulièrement au choix des personnels éducatifs, féminins au moins. Cette proposition va circuler bien au-delà de Besançon, non seulement via la pétition à la Convention, renvoyée le 6 février an II au comité d’Instruction publique par celui des Pétitions et correspondance, mais parce que le compte rendu de La Vedette est repris dans le Journal de Lyon (n° 26, samedi 2 février 1793, pp. 107-108).

L’adresse dont l’envoi a été votée par les bisontines révolutionnaires est conservée aux Archives nationales (F/17/1004/A n° 385). Elle a déjà été publiée dans le recueil de Elke et Hans-Christian Harten Femmes, culture et révolution (Éditions des Femmes, 1989), dont j’ai déjà eu l’occasion de souligner les défauts des transcriptions. Je n’y reviens donc pas, et donne le texte d’après l’original manuscrit.

On est frappé, dès la première phrase du texte par le terme « conventionnaires », dont on voit bien qu’il est — dans l’esprit des auteures et/ou du scripteur — un synonyme de conventionnel. On ne peut pas dire que le mot soit courant sous la Convention : je n’en trouve que quatre occurrences dans les Archives parlementaires, dont trois dans des adresses de sociétés populaires du Doubs (2 pour Besançon, 1 pour Pontarlier). La seule exception se trouve dans une adresse de Bagnères-Adour (actuelle Bagnères-de-Bigorre, Hautes-Pyrénées). On peut voir sur Internet un tableau de Jean François Sablet, proposé à la reproduction et intitulé Portrait d’un conventionnaire dans la Révolution. Cependant, la National Gallery of Victoria (Melbourne, Australie), qui possède le tableau, l’expose sous le titre : Daniel Kervégan, maire de Nantes, sans mention du terme « conventionnaire[1] », qui demeure une rareté et un quasi-régionalisme.

Autre curiosité, la graphie institutrises, systématiquement préférée à institutrices, ne semble pas avoir été employée à l’époque, ni par la suite, si ce n’est comme erreur ponctuelle.

 Le texte par lequel les Amies annoncent et introduisent leur Plan d’éducation s’appuie sur le rôle traditionnel des femmes dans l’éducation. Ce rôle même justifie — non pas une égalité immédiate de traitement — mais bien un renversement des priorités. La Convention s’apprête, pensent les bisontines, à organiser l’éducation des garçons : elle doit s’occuper d’abord de celle des filles.

En effet, et ici les pétitionnaires avancent en terrain miné, les femmes peuvent produire le meilleur dans l’histoire des sociétés. Sont mobilisées les figures de Lucrèce, dont le suicide d’honneur aurait été le déclencheur de la révolution qui établit la république à Rome ; Porcia, qui se tua elle-aussi lorsqu’elle apprit le suicide de son époux Brutus, après une défaite militaire ; Cornélie, femme de grande culture qui se consacra à l’éducation de ses fils. À ces héroïnes dont le sacrifice — suprême pour deux d’entre elles — est le point commun, sont opposées les incarnations du « pire » : Laïs, Asphasie (Aspasie), Phrinée (Phryné), Glicère (Glycère).

Il existe plusieurs Laïs dans la littérature grecque. L’une serait devenue la maîtresse d’Alcibiade, déjà l’amant de sa mère ; l’autre est l’amante du philosophe hédoniste Aristippe de Cyrène. Aspasie était connue pour sa beauté et sa culture ; amante de Périclès, son influence, réelle ou supposée, sur la vie politique athénienne défrayait la chronique. Phryné était d’une beauté si remarquable qu’elle inspira plusieurs artistes, notamment Praxitèle pour l’Aphrodite de Cnide (dont l’original est perdu ; ci-dessous dessin d’une monnaie de Cnide le reproduisant) ; Monnaie de Cnideamante d’Hypéride, orateur athénien et rédacteur de plaidoyers. Ce dernier, dit-on, ayant à la défendre dans un procès, dénuda sa poitrine et acquit ainsi les juges à sa cause. Glycère est une courtisane grecque, célèbre pour son esprit et ses réparties facétieuses, souvent citée par Athénée, rhéteur et grammairien grec (voir Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde, Pierre Dufour, 1851).

(Nota : Dans le texte original, les noms de ces personnages de l’Antiquité sont soulignés ; je les indique en italique.)

On voit que les jacobines de Besançon préfèrent — paradoxalement ? — le martyre à l’esprit et à la culture, lorsque ces deux qualités s’accompagnent d’une vie faisant place au corps et à l’érotisme. On notera au passage qu’elles retiennent une chronologie de la décadence que l’on trouve parfois inversée. À leurs yeux, c’est Rome qui incarne la vertu, et Athènes la corruption des mœurs.

Dans le Plan lui-même, les pétitionnaires proposent d’abord un système de contrôle étatique, par l’entremise d’inspecteurs départementaux, des capacités éducatives des familles, et ce jusqu’à ce que les filles aient atteint l’âge de six ans. Ensuite, un système d’écoles primaires et secondaires les accueille. On note au passage, outre la complémentarité entre des matières théoriques (par ex. histoire) et pratique (par ex. couture), le caractère très concret et conforme aux préoccupations des sans-culottes de certains exercices d’économie domestique. Ainsi :

Les jours de marché, nos jeunes citoyennes rendraient conte à leurs institutrises du prix des denrées de chaque espèce.

Les institutrices, une fois investies de leur mission par un vote des deux tiers de l’assemblée primaire, se verront reconnaître une place toute particulière dans la vie de la cité :

Les institutrises auront un rang distingué dans toutes les cérémonies politiques et dans les fêtes nationales.

Autant dire que les Amies de la Liberté et de l’Égalité souhaitent voir figurer les institutrices élues au même rang que l’on accordera à Paris, aux représentantes des marcheuses sur Versailles des 5 & 6 octobre 1789.

*  *  *

Les Amies de la liberté et de l’égalité de la ville de Besançon, aux députés à la Convention nationale

 

Citoyens conventionaires,

Vous allez donner une éducation aux personnes de votre sexe, et vous paroissez vouloir oublier le notre. Cependant conventionnaires, les réflections que nous avons faites et que nous allons soumettre à votre examen vous feront sans-doute sentir la nécessité de tracer un plan d’éduca­tion pour nos filles, avant même celui de nos fils.

La première education des hommes commence auprès des femmes, si celles-ci n’ont pas reçuës une bonne educa­tion, n’exposez-vous pas les jeunes garçons à recevoir de funestes impressions, puisque celles qui se prennent à cet âge sont toujours les plus durables.

Les jeunes gens pendant le cours de leur institution, auront des relations avec les personnes de notre sexe. Si on nous laisse avec les préjugés des vieilles educations, ne pourrons-nous pas altérer, peut être même corrompre les principes que les nouveaux maitres leur donneront et voyez alors à quels inconvénients vous les livrerez.

Une bonne education, comme vous le savez, conventionaires, conduit à de bonnes mœurs, avec de bonnes moeurs, on a des vertus, et dans une République où les femmes seront vertueuses, les hommes le deviendront nécessairement, nous entrouvons la preuve dans les anciennes républiques ; tant que les Lucréce, les Porcia, les Cornélie furent à la tête de l’education des jeunes Romaines, les fiers Romains furent vertueux, les Athéniens et les Spartiates le furent jusqu’à ce que les Laÿs, les Aspasie, les Phrinées et les Glicères eurent répandu la coruption dans ces deux villes.

Conventionaires, notre influence, sur l’esprit des hommes a toujours été et sera toujours très grande, si nous avons pû dans des tems élever leur esprit et leurs ames au sublime des sentiments et de la vertu, nous les entrainerons aussi facilement dans l’abjection du vice, lorsque nous voudrons diriger l’opinion publique du côté de la corruption.

Conventionaires, une bonne éducation parera à tous ces inconvénients, hatez-vous de nous en prescrire une, autrement, vous risquez de ne pas jouir des fruits de celle que vous destinez à nos jeunes gens.

Nous joignons à cette adresse un plan qui vous suggé­rera peut-être des idées utiles pour l’objet que nous réclamons.

Agréez, citoyens conventionaires, l’homage des citoyennes de la Société des Amies de la Liberté et de l’Égalité de la ville de Besançon.

[Ici figurent une première fois les signatures, que j’ai regroupées en fin de texte.]

*  *  *

Plan d’éducation pour les jeunes filles de la République, proposé à la Convention par la Société des Amies de la Liberté et de l’Égalité de la ville de Besançon.

Conventionnaires,

La nécessité très-pressante d’une education pour les personnes de notre sexe paroit trop bien démontrée, pour vouloir nous attacher à prouver cet objet. Nous venons déposer entre les mains de nos législateurs, le résultat de nos discutions, et nous serons heureuses, si quelqu’unes de nos idées peuvent leur en faire naître de plus pratiquables que les nôtres.

Nous désirerions d’abord, citoyens, que la Convention s’occupat d’une méthode simple et facile pour diriger les mères dans la 1er éducation de leurs enfants, c’est-à-dire, du moment de leur naissance jusqu’à l’âge de six ans, qui seroit l’époque, où nos filles sortiroient de nos mains. Des inspecteurs nommés par la nation dans chaque département, parcoureraient tous les cantons pour examiner si les mères remplissent leurs devoirs, et leur donner les avis et les conseils qu’ils jugeraient convenables aux circonstances. Cette mesure nous paroit digne d’une grande nation, à qui tous nos enfants appartiennent, et pour qui ils ne peuvent avoir trop de solicitude.

Nous désirerions deux espèces d’ecoles dans chaque département, l’une primaire et l’autre secondaire, chaque canton pourroit en avoir deux de cette espèce, rélativement à sa population ; a six ans, les filles seroient admises dans la 1ére classe, à onze ans dans la 2e      . On enseignerait dans la première ecole à lire, écrire ; on expliqueroit les droits de l’homme, les principes de la liberté et de l’égalité, on feroit des lectures, tirées des contes moraux, mis à la porté des enfants de cet age, par quelqu’un de nos auteurs françois ; on prépareroit ainsi leurs jeunes cœurs aux sentiments d’humanité, et de bienfaisance, qui sont les premières bases des vertus sociales ; on leur apprendroit aussi à tricoter.

A onze ans révolu, elles passeraient dans l’école sécondaire. Là, on leur apprendrait la geographie, l’histoire ancienne, celle des Républiques, de notre révolution sur-tout, à filer, à coudre et à broder, l’économie avec ses détails et ses spéculations. Les jours de marché, nos jeunes citoyennes rendraient conte à leurs institutrises du prix des denrées de chaque espèce.

A quinze ans, l’education des filles finirait ; celles qui auraient du gout pour les hautes sciences, pourraient assister avec leurs meres aux ecoles destinées aux jeunes gens.

Nous desirerions qu’on abolit tous les pensionnats qui ne serviraient qu’à entretenir cette ligne de démarquation tracée par les richesses, et turait l’égalité. Les filles de tous les citoyens doivent etre indistinctement assises dans les ecoles publiques, et tenuës d’y assister : une nation peut imposer cette obligation à ses propres enfants. Nous avons pensé qu’il étoit indispensable de revoir les hospices destinés aux orphelines et enfants abandonnés, livrés aujourd’hui à des religieuses, pour la plupart ou ignorantes ou superstitieuses ; on ne donnerait aucune éducation dans ces sortes de maisons ; les ecoles publiques seraient ouvertes pour ces infortu­nées comme pour les autres citoyennes ; plus de ces pré­jugés barbares qui mettaient une différence entre un enfant et un autre, tous sont égaux aux yeux de la nature et de la raison.

Les personnes qui aspireraient à des places d’institu­trises seraient obligées de s’inscrire dans leurs municipalités respectives, et leurs noms seraient affichés dans chaque paroisse du canton et dans le chef-lieu du district, pendant un délai fixé.

Les institutrises seront choisies par les femmes réu­nies en assemblée primaire dans le chef-lieu de leur canton, il faudroit qu’elles réunissent les deux tiers des sufrages.

Les institutrises auront un rang distingué dans toutes les cérémonies politiques et dans les fêtes nationales.

Voilà, citoyens conventionaires, les vœux des citoyennes Amies de la Liberté et de l’Égalité de la ville de Besançon. Elles souhaiteraient que vous les accueilliez avec le zèle qui les leur a inspiré.

 [De nouveau, une vingtaine de signatures.]

Maugras

Douhaint, présidente    

Rameaux éné [aînée] secretaire      

Rameaux caddette

Rameaux puinée

Dunod m[è]re

Michaud

Janson cadete

Vernerey

Emilie Tardy

Borey

Carouge

Dunod [fille]

Lefebvre cadet

Lefebvre ainée

Lambert

Isnard Raimond secretaire

Claire Lanbesse [?]

Dupont

Pariset

fame [femme] Pargue

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[1] Y aurait-il confusion avec un autre breton, conventionnel celui-là, Augustin-Bernard-François Legoarze de Kervélégan ? Je signale par ailleurs que le terme «conventionnaire» désigne aujourd’hui dans le français parlé en Afrique un(e) intérimaire.