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Je donne ci-dessous le texte d’une pétition conservée aux Archives nationales (F/17/1008/D n° 1652). Elle est adressée à la Convention nationale, fin 1793 ou tout début 1794, par dix jeunes filles, orphelines ou abandonnées par leurs parents, de ces « enfants trouvées » auxquels la loi du 4 juillet 1793 donne le nom, le titre serait-on tenté de dire, d’« enfants naturels de la patrie ». La pétition est renvoyé au Comité d’instruction publique, le 16 nivôse an II [5 janvier 1794].

Le texte original ne comporte que deux alinéas (le second commence à « Illustres représentants ») ; j’ai pris le parti d’en créer deux autres pour faciliter la lecture.

Outre le fait que ce texte me semble peu connu si pas inconnu, il me paraît intéressant dans ses naïvetés d’expression, comme symptôme de l’état d’esprit de très jeunes filles, probablement des pré-adolescentes, après quatre ans et demi de révolution, au début de laquelle elles étaient des gamines, privées de parole.

Dans la première phrase, par laquelle elles se présentent, le premier syntagme utilisé, d’origine juridique, impose le genre masculin : « enfants de la Patrie » (elles omettent l’adjectif « naturels », ce qui permet de renvoyer davantage au chant des Marseillais qu’à une loi de bienfaisance).

La deuxième partie de la phrase semble jouer avec l’expression « sexe faible ». C’est, je pense, une illusion d’optique par anachronisme. L’emploi de l’expression « sexe faible » pour désigner les femmes, avec plus ou moins de distance critique, n’est en effet pas encore établi au XVIIIe siècle (alors qu’il se banalise au siècle suivant ; on le trouve fréquemment chez Fourier, par ailleurs « féministe »).

Je n’en trouve dans ma documentation que deux occurrences. Encore, dans le premier cas, s’agit-il de contester l’idée de la faiblesse du genre féminin, et non de récuser une expression l’instituant. Une oratrice d’une section de Marseille, le 7 août 1793, s’exclame, dans un discours que l’on peut consulter en ligne : « Mais à qui mieux qu’à nous [les femmes] appartient-il d’exciter l’ardeur des braves descendants des Phocéens : ignore-t-on, l’ascendant vainqueur d’un sexe faible en apparence ? »

Dans une pétition de novembre de la même année 93, la citoyenne Derabey, veuve Kolly, parle de « faire grâce […] au sexe faible et soumis aux lois du plus fort ». (Archives parlementaires, t. 78, p. 370 ; séance du 15 brumaire an II [5 novembre 1793].)

Dans notre pétition, les jeunes filles ne s’estiment d’abord « faibles » que provisoirement, et c’est parce qu’elles ne sont pas ou ne s’estiment pas encore en âge de devenir mères. Mais en tant que futures mères, elles portent en elles « le germe des esperances de la Republique ». Voilà certes une vision d’un essentialisme biologique, même si elle justifie une place honorable dans la société.

Mais quelle place ? C’est ici que les pétitionnaires, soit jugent diplomatique de faire preuve d’humilité, soit en sont réellement pénétrées : « Sans vouloir sortir du rang que la nature nous a donné dans la societé ». Cependant, la tournure « sans vouloir » introduit mécaniquement une affirmation, une demande ou une exigence (comme dans la formule populaire « Sans vouloir te commander… peux-tu me passer le pain »). Dans le cas qui nous occupe, l’affirmation qui suit a semblé si vive — probablement au scripteur — qu’elle a d’abord été oubliée, puis ajoutée en marge et sa place marquée dans le texte par une croix : « [Les textes législatifs sur l’éducation] nous ont appris la dignité de notre destiné ».

L’essentialisme n’est plus seulement de nature biologique : les femmes sont reproductrices et éducatrices. Banalité bien limitée et fort critiquable à nos yeux, mais dont les jeunes pétitionnaires, quoique et parce que « enfants de la Patrie », tiennent à rappeler — ça va mieux en l’écrivant et en l’expédiant à qui de droit — que cela ouvre pour elles aussi un droit à l’éducation, source de dignité.

Nota. Il est possible que l’objectif des pétitionnaires puisse être précisé — en croisant la date de réception de leur texte avec les travaux de la Convention sur l’éducation — mais cela excède mes connaissances sur le sujet (je suis bien entendu preneur de toute information complémentaire).

Instruction nationale

Citoyens representans

Vous voyez devant vous de jeunes enfans de la Patrie, dont le sexe faible encore porte en soi le germe des esperances de la Republique, accoutumés jadis a des etudes dignes des siecles de l’orgueil et de la futilité.

Nous rejettons ces alimens funestes à l’humanité, et sans vouloir sortir du rang que la nature nous a donné dans la societé, les instructions qui nous ont préparées au nouveau plan d’education, qui font l’objet de votre paternelle sollicitude, nous ont appris la dignité de notre destiné.

Nous n’ignorons pas qu’un jour penetré des grands principes du bonheur social, la Patrie nous confira le soin de ses enfans pour leur transmettre la science et l’amour de la vertu, et leur en faire gouter les douceurs et les avantages par les exemples multipliés qu’en developpera le tableau des heroines republicaines : nous sommes jalouses de vous en offrir les premices : cette emulation ne peut que vous paroitre louable, nous venons vous prier de la seconder en nous accordant cette instruction que vous nous avez promise[:] etudier l’etre suprême dans ses ouvrages pour lui rendre l’hommage des cœurs qu’il a formés, etudier les lois de la nature pour la présenter toute belle et toute raisonnable, etudier les loix de la Republique pour nous y conformer avec tout le zele de ses vrais enfans, etudier dans l’histoire du monde et des empires les dangers et la difformité du vice, les avantages, et la gloire inseparable de la vertu. Voila de quoi nous mettre a meme d’inspirer a nos enfans ce que nous aurons reçu nous mêmes.

Illustre representans votre zele nous animes et nous ne tarderons pas a vous le prouver des que vous aurez completté l’ouvrage que vous nous destinés, le tems presse, et nous ne cederons jamais le plaisir, et la gloire d’entrer les premieres dans une aussi brillante carriere.

[Dix signatures]

Paris

Lejeune

Mallet

Dobigny

Cousin

Ducrot

Deleus

Dainure [?]

Holtiem [?]

Courtiade

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Je saisis l’occasion de la publication de ce texte pour signaler l’article de Caroline Fayolle, intitulé «Former la “femme nouvelle”. Les débats à la Convention sur l’éducation publique des filles (septembre 1792-décembre 1793)», qui vient de paraître dans La Révolution française, revue électronique de l’IHRF.