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Pour celles et ceux qui, pour des raisons diverses, n’ont pu suivre de près la controverse suscitée par la désignation de Marcel Gauchet pour prononcer la «conférence inaugurale» des Rendez-vous de l’histoire de Blois, consacrés ce mois d’octobre aux «rebelles», le blog Genre et classes populaires fournit un excellent kit de révision, avec divers liens, auquel je renvoie.

Je donne ci-dessous un extrait d’un long texte de Guillaume Mazeau, du 9 octobre dernier, dont on peut lire l’intégralité (notes comprises, ici omises) sur Mediapart.

La seconde révision opérée par Gauchet par rapport à la pensée critique de la gauche radicale s’attaque à l’héritage révolutionnaire sous ses différentes formes. Socle idéologique de la gauche, l’histoire de la Révolution française va faire l’objet de la plupart de ses réflexions à partir du milieu des années 1980. Assidu des séminaires de François Furet, si grand pourfendeur de la tradition marxiste de la Révolution française qu’il réhabilite les thèses du complot jacobin jusqu’alors relayées par l’extrême droite, Gauchet va, au fil de nombreux livres, sur ce même terrain, tenter de déconstruire un certain nombre d’analyses constituant, depuis longtemps, le terreau idéologique de la gauche radicale. En 1980, dans un article de la revue Le Débat, lancée comme le lieu d’expression des intellectuels centristes dont il dirige désormais la rédaction à l’invitation de Pierre Nora, il remet ainsi en cause l’idée selon laquelle les droits de l’homme puissent, dans les démocraties libérales occidentales, sérieusement tenir lieu de programme politique. Liée à un « processus de dérive inauguré en 68 », la défense des droits de l’homme ne serait, selon Gauchet, qu’une incantation vide de sens, un reliquat des illusions révolutionnaires, un vain supplétif incapable de combler le vide idéologique de la gauche radicale et son impuissance à proposer un avenir différent pour la société. Minimisant l’existence d’une pensée du collectif, de l’intérêt général et des droits sociaux, Gauchet accuse le legs révolutionnaire de provoquer une atomisation individuelle, une déliaison sociale, un désintérêt pour la chose publique permettant leur corollaire : l’emprise croissante de l’Etat. Alors que Le Désenchantement du monde (1985) avait proposé une interprétation discutable mais très nuancée de la crise des démocraties modernes, liée selon Gauchet à la douloureuse sortie du religieux, ses écrits postérieurs et surtout L’Avènement de la démocratie, trilogie publiée en 2007, témoignent d’une évolution bien plus conservatrice. Pour Gauchet, l’arrachement politique du religieux place les démocraties modernes dans une vertigineuse et malheureuse autonomisation. Lancées dans la quête selon lui inévitable d’un autre « Un » fondateur, ces régimes alterneraient entre de graves crises, dont les totalitarismes font partie, et des « divine[s] surprise[s] » et « moment[s] heureux », représentés par le « conservatisme libéral » de la Restauration 1815-1830, le « libéralisme conservateur » des années 1830-1848 et le libéralisme des années 1860-1880, qui ont, selon Gauchet, su concilier la continuité conservatrice et l’ouverture libérale. Maniant une langue consensuelle et formellement modérée, Marcel Gauchet est, dans ces années 2000, devenu un bon client des médias, qui le consultent régulièrement sur des questions diverses en raison de son apparente modération, pourtant bien moins évidente dans la politique éditoriale du Débat et dans ses diverses prises de parole. Tel est celui auquel s’attaquent Edouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie en plein été 2014 : un homme de pouvoir, lié aux milieux patronaux, tenant une place discrète et néanmoins centrale dans le paysage intellectuel, médiatique, académique (il est directeur d’études à l’EHESS depuis 1990) et éditorial français, intimement lié à Gallimard, 3e groupe français d’édition. S’il fait partie de ceux qui ont, depuis les années 1970, lentement fait dériver la pensée de gauche vers un libéralisme très conservateur, Marcel Gauchet est toutefois perçu comme un intellectuel plutôt consensuel de la gauche modérée.

 

Ajouts

Je signale, pour compléter les  éléments d’informations fournis sur Genre et classes populaires, la parution récente, sous le titre Que faire ? (sic) d’un entretien entre Marcel Gauchet et Alain Badiou. C’est le prolongement éditorial d’un entretien réalisé à l’occasion du hors-série de Philosophie magazine (n° 21, mars-avril 2014) intitulé «Les philosophes et le communisme. L’idée survivra-t-elle à l’histoire ?».

On peut accéder, via G & Cl pop., à une vidéo dans laquelle Gauchet répond à ses contradicteurs. On peut lire à cette adresse le texte de sa conférence de Blois, intitulée «Qui sont les acteurs de l’histoire ?».