Étiquettes

, , , , , , , , , , , , , , ,

La question du rôle des salons féminins, dans la vie sociale a déjà été traitée. Notamment par l’historien américain Steven D. Kale, dont j’indique ci-dessous le livre et deux articles qu’il y a consacrés. En France Antoine Lilti a publié en 2005 un gros livre sur le sujet (voir références ci-dessous et couverture 9782213622927-X_0ci-contre). Pour les textes que je connais, j’ajouterai un article d’Olivier Blanc.

Le fait qu’une question ait été abondamment traitée, et dans les dix dernières années, ne constitue pas un motif suffisant pour s’en détourner, à condition d’avoir des éléments nouveaux à apporter. En un mot, je dirai qu’il est préférable d’écrire des livres qui n’existent pas encore. C’est une règle à laquelle il me semble salutaire de se tenir, même si je comprends qu’un(e) auteur(e) soit tenté(e) d’y déroger si un éditeur lui fait une commande.

Références bibliographiques à retenir

Kale, Steven D.

« Women, the Public Sphere, and the Persistence of Salons », French Historical Studies, Volume 25, n° 1, hiver 2002, pp. 115-148.

« Women, Salons, and the State in the Aftermath of the French Revolution », Journal of Women’s History, Volume 13, n° 4, hiver 2002, pp. 54-80.

French Salons. High Society and Political Sociability from the Old Regime to the Revolution of 1848, Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 2004, 308 p.

Lilti, Antoine

Le monde des salons. Sociabilité et mondanité à Paris au XVIIIe siècle, Paris, Fayard, 2005, 568 p. On peut lire la recension du livre dans les AHRF.

Blanc, Olivier,

«Cercles politiques et “salons” du début de la révolution (1789-1795)», Annales historiques de la Révolution française, n° 344, 2006, pp. 63-92.

Un achat malencontreux

Ayant conservé un bon souvenir d’un livre d’Anne-Marie Dardigna, publié au milieu des années 1970 et intitulé Femmes femmes sur papier glacé (François Maspero), j’ai acquis de confiance Ces Dames au salon. Féminisme et fêtes galantes au XVIIIe siècle (Odile Jacob, 183 p., 21,90 € ; signé Anne-Marie Lugan Dardigna).

Guidé par mon bon plaisir et ma curiosité, et nullement contraint par quelque rédacteur en chef acariâtre à une fastidieuse exhaustivité, je me suis plongé dans le (court) chapitre intitulé « Les “Républicaines révolutionnaires” et la querelle du bonnet rouge ». J’en suis ressorti navré, et mis de méchante humeur par un plat exercice de compilation « wikipédiste ». Je donne un passage (pp. 158-160), et indiquées en orange, mes remarques.

Nota. Il est bien possible que dans le reste du livre se nichent quelques informations intéressantes. Il est cependant impossible qu’elles soient inédites puisque l’appareil de notes ne mentionne aucune source d’archives consultée.

 Extraits commentés

Autres figures éphémères de ces années révolution­naires : Pauline Léon, avec Claire Lacombe, avait fondé la Société des Républicaines révolutionnaires, en 1793, et on les a souvent considérées comme la version fémi­nine des « Enragés ».

« Version féminine » n’a pas grand sens, mais c’est évidemment un écho (lointain) à une formule de Daniel Guérin. Fort critiquable d’ailleurs (la formule), et point du tout féministe.

Le 6 mars 1792, Claire se rend à la barre de l’Assem­blée législative pour lire l’adresse de trois cent vingt Parisiennes demandant l’autorisation d’organiser une garde nationale féminine. On peut imaginer l’effet que l’idée elle-même provoque chez ces hommes aux convic­tions rousseauistes.

Hélas ! C’est Pauline Léon qui présente cette pétition (lisible sur ce blogue).

Quant à Pauline, c’était une belle femme, une actrice à succès, qui avait représenté dans les fêtes publiques la déesse de la Liberté.

Double n’importe quoi : Pauline a cette fois, « logiquement » pris la place de l’actrice Claire Lacombe, laquelle n’a jamais, que l’on sache (mais on le lit beaucoup) représenté la Liberté.

Ces Républicaines révolutionnaires s’étaient arrogé le port du bonnet rouge révolutionnaire réservé aux hommes et avaient tenté de le faire porter à des femmes de la Halle.

Le bonnet rouge réservé aux hommes ? Invention.

Lorsque Claire Lacombe veut pénétrer dans l’enceinte du Conseil général de la Commune de Paris, entraînant après elle des femmes portant cet attribut masculin, le procureur Chaumette doit certainement s’en étrangler d’indignation et, bien entendu, il leur en interdit l’accès.

Ces incidents mêlés à beaucoup d’autres vont créer un rejet violent de la part de ces hommes déjà peu enclins à supporter la présence des femmes dans l’espace public. Les violences des « Flagellantes », les cris et vociférations des femmes « sans-culottes » qui, depuis les tribunes ouvertes au public, tentent de perturber les délibérations de la Convention, leur présence systématique au pied de l’échafaud d’où tombent les têtes, pendant que certaines, là, ou dans les tribunes, ont sorti leurs aiguilles et leur tricot, avaient quelque chose qui poussait au malaise les plus convaincues. Elles ont le surnom de « Tricoteuses » et garderont dans l’histoire une réputation sinistre.

Lamentable accumulation de clichés : a) l’allusion aux fessées punitives infligées aux adversaires ne justifie pas l’utilisation de « flagellantes », qui renvoie à une autre époque ; b) les républicaines révolutionnaires et plus généralement les femmes des tribunes ne cherchent pas du tout, dans leur esprit, à « perturber les délibérations de la Convention », mais à les infléchir. Ce qui est bien différent ; c) elles n’ « ont » pas à l’époque le surnom de « tricoteuses », largement postérieur.

Marat était le seul qu’écoutaient ces femmes du peuple et qui avait de l’autorité sur elles. Elles lui vouaient un culte extatique et se livrèrent après son assassinat à des scènes macabres d’adoration du corps, s’enduisant des pustules purulentes qui suintaient. Il y eut aussi une « translation » du cœur de Marat et des processions avec la baignoire dans laquelle il était mort.

Ici, Mme Lugan Dardigna donne comme référence le livre d’Élisabeth Roudinesco sur Théroigne de Méricourt, mais sans indiquer de page. S’il s’agit d’évoquer le cortège portant le corps de Marat, sa baignoire et son écritoire, il a peut-être été évoqué par Roudinesco, mais les travaux d’historiens utiles sur cet événement sont ceux de Jean-Claude Bonnet et plus récemment de Guillaume Mazeau. Il suffit pour s’en apercevoir d’une consultation de 5 mn de n’importe quel moteur de recherche.

La lecture d’ouvrages sérieux aurait dispensé l’auteure d’évoquer — comme s’il fallait en rajouter dans le grand-guignolesque — l’absurde séquence de femmes s’enduisant de « pustules purulentes ». On se demande quelle sympathie éprouve réellement cette « figure du féminisme », comme la décrit la quatrième de couverture de son livre, pour les militantes révolutionnaires de 1793. Elle reprend ici, en les outrant, les pires clichés machistes et contre-révolutionnaires.

Désolés et excédés par l’image fort peu positive de ces « sans-culottes » féminines, les députés de la Convention les plus favorables aux femmes, dont Condorcet lui-même, n’osent plus réitérer leurs demandes en faveur du droit de vote pour les femmes.

Ah ben voilà ! cette « figure du féminisme » nous le dit : En vérité, les protoféministes ont « été trop loin » ! Du coup, elles ont fait peur aux hommes, les pauvres petits choux, qui n’ont plus osé parler en leur faveur.

Les « excès » du féminisme, c’est tout de même, à toutes les époques, l’un des clichés les plus éculés de l’antiféminisme… Le voilà estampillé « féministe » ! On se pince.

 *  *  *

Ce regrettable ouvrage est publié dans une collection intitulée « Le midi de la psychanalyse », laquelle est dirigée par MM. Aldo Naouri et Charles Melman « de l’École pratique des hautes études en psychopathologie ».

Le second de ces messieurs signe une présentation de la collection, qui précède l’introduction du livre proprement dite. Les psychopathologistes, dont le besoin devait probablement se faire sentir, se fixent pour mission d’utiliser les enseignements de la pratique psychanalytique pour éradiquer « le masochisme, les réactions thérapeutiques négatives, voire ce que Fred appelait l’instinct de mort, dirigé contre soi-même comme vis-à-vis des autres ».

On entrevoit peut-être ce qui a pu fasciner Mme Lugan Dardigna dans les scènes fantasmagoriques qu’elle évoque à propos de la pompe de Marat. Ne tenait-elle pas là une sournoise manifestation de l’instinct de mort ? Une espèce de névrose d’échec (ici, je m’avance seul, sans le secours de l’auteure et de ses mentors) qui aurait poussé les protoféministes à dresser contre elles les hommes les mieux disposés à leur égard…

 Concluant son texte, M. Melman, se fait pédagogue (et c’est moi qui souligne) :

« Au fond, chacun, à sa manière propre et selon son sexe, parle sans le savoir de la même chose. C’est cette chose qui nous intéresse. »

 Laisse-moi deviner, Charles… L’ordre naturel des choses ? Le haut et le bas. Le dessus et les dessous. L’avenir d’une illusion ?

Quand on voit ce que cette quincaillerie pseudo-freudienne — Sigmund, tout de même, c’est aussi autre chose — peut donner une fois appliquée au récit historique, on se sent soulevé par une violente et salutaire « réaction négative ».

__________________

Statut de l’ouvrage: malencontreusement acquis.