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Deux des quatre textes de la citoyenne Marie Marguerite Barbot que je publie ci-dessous (le troisième et le quatrième) sont « connus » et déjà édités. Ils ont été signalés et analysés par Dominique Godineau dans son classique Citoyennes tricoteuses (1989, pp. 367-368) ; ils avaient été publiés antérieurement dans un de ces livres, produits d’une combinaison éditoriale improbable, surtout — hélas ! — à nos yeux du XXIe siècle : Die Sansculotten von Paris, publié à Berlin-Est en 1957, en français et en allemand, par Walter Markov et Albert Soboul (n° 41, pp. 180-184). J’ai déjà évoqué ici à plusieurs reprises l’injustice faite à Markov, capable d’éditer en Allemagne des textes français révolutionnaires, traduits et/ou en version originale, et dont les propres livres ne l’ont pas été : je n’y reviens pas.

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Les quatre documents sont conservés aux Archives nationales, sous la cote : D/III/241 d. 4.

Marie Marguerite Barbot est mercière ; elle habite dans la section des Gravilliers avec ses deux sœurs et un frère, également révolutionnaires actives. On repère sa présence parmi les signataires de la pétition féminine présentée par Pauline Léon en mars 1792 pour l’armement et l’exercice des femmes. Elle signe également, en juin 1792, encore avec Pauline Léon, la Pétition individuelle au corps législatif pour lui demander la punition de tous les conspirateurs qui vise les ministres Duport, Montmorin, Bertrand et Duportail. Cette deuxième pétition est une pétition « mixte », dans la rédaction de laquelle la Société fraternelle des patriotes de l’un et l’autre sexe a sans doute joué un grand rôle. On identifie les signatures d’une autre sœur Barbot, de la citoyenne Hardon, de Louise Robert (de Kéralio) et du citoyen Tombe, fils aîné.

Il est possible que le frère, Charles Barbot, qui fut au printemps 1794 président de la Société des Amis de la liberté, de l’égalité, de l’humanité, sise 17, rue du Vert-Bois, quoique par ailleurs hostile à Jacques Roux, ait joué un rôle dans la démarche de cette société en faveur de Théophile Leclerc, autre Enragé, au moment où il est arrêté en compagnie de Pauline Léon, devenue son épouse (sur ces points, voir mon livre Deux Enragés de la Révolution. Leclerc de Lyon & Pauline Léon, Éditions La Digitale).

Marie Marguerite Barbot militera à la Société des citoyennes républicaines révolutionnaires, toujours aux côtés de Pauline Léon. D. Godineau signale qu’elle est encore active en prairial an III, dans les émeutes de femmes, ce qui lui vaut de passer plus de quatorze mois en prison.

La chronologie des démarches de Barbot pour obtenir une loi contre les propriétaires « sang-sues » est intéressante, outre par les détails très techniques qu’elle fournit à l’appui de sa demande, en ce qu’elle montre que la militante ne se laisse nullement impressionner par l’interdiction des clubs de femmes, prononcée par la Convention le 30 octobre 1793. Elle s’est faite inscrire au bureau des pétitions de l’Assemblée deux jours plus tôt, le 28 ; elle revient à la charge un mois plus tard, sans se soucier le moins du monde de se « faire oublier » des autorités.

Pétitions de femmes, pétition suscitée par une société fraternelle mixte, société féminine à règlement, émeutes : pour ces femmes révolutionnaires, tous les moyens de mobilisation collective sont bons.

Comme d’habitude, je respecte la graphie originale, à l’exception des majuscules aux noms propres, que j’ajoute lorsqu’elles manquent. À ce propos, la version Markov/Soboul introduit un grand nombre de capitales qui ne figurent pas dans le texte ; je les ai supprimées.

Le texte original des trois pièces constituant la pétition et le mémoire a très probablement été mis au propre par un écrivain public ; l’écriture est très lisible, la mise en page claire (et l’écriture différente de celle de la lettre au président de la Convention).

Comme c’est souvent le cas à l’époque, la lettre de fin d’un mot est parfois, par souci d’élégance peut-être, ou simplement parce qu’on a appris à former ses lettres de cette manière, prolongée plus ou moins longuement. De sorte que des mots apparaissent reliés, alors qu’ils ne sont nullement soudés de manière fautive (comme c’est le cas dans d’autres manuscrits d’époque). Le texte Markov/Soboul présente une grande incohérence sur ce point : certains mots sont transcrits soudés, d’autres non. Il s’agit peut-être simplement de coquilles (nombreuses, dans cette hypothèse). J’ai rétabli l’original. Le signe # qui suit certains chiffres signifie « livres » (l’unité monétaire) ; il est indiqué dans notre pétition avec une seule barre horizontale, mais le signe « dièse » est celui qui s’en rapproche le plus. Markov & Soboul ont remplacé systématiquement par « l. ». Il y a également dans leur version des erreurs sur les chiffres indiqués par Barbot.

*  *  *

Lettre au président de la Convention

Paris ce 3 frimaire lan 2 de la Republique francoise une et indivisible [23 novembre 1793]

Citoyen President [C’est Romme qui préside.]

Depuis le 7 brumaire [28 octobre] que je me suis fait inscrire au bureau des petitions, il ne ma pas été possible de parvenir a la barre pour faire donner lecture d’une petite petition dont le principal objet est de solliciter une loi pour les baux de maison, je me suis determinée a te ladresser directement affin que la lecture en soit faitte, j’ajoutte a ma demande que la Convention nationnal veulle bien rendre un decret pour quil soit deffendue atous proprietaires dexercer aucunes poursuittes contre leurs locataires pour leur imposition dont les ont chargés, jusqua ce que la Convention en ait autrement ordonné, je te prie citoyen President de proteger une demande aussi juste que legitime.

Salut & fraternité

Citoyenne Barbot

merciere en detail rue Transnonin n° 17 sections des Gravilliers

 

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On peut AGRANDIR l’image en cliquant dessus.

Pétition a la Convention nationale relativement aux baux de maisons

[Séance du 3 frimaire Renvoyé au Comité de lgislation pour en faire un prompt rapport. Philippaux.]

Citoyens Représentants

Pour ne pas interrompre vos glorieux travaux, j’ai soumis à l’examen du Comité de législation, un mémoire joint à une pétition, relativement aux baux passés dans les années 1792 et antérieures, où il y avait très-peu [« n’y avait presque pas » a été gratté], d’impositions et ces mêmes baux expiraient avec ces mêmes impositions qui étaient alors très-connuës des principaux locataires. Daignez faire accelerer le rapport du Comité qui est tout prêt à vous prsenter son travail sur une infinité de réclamations qui lui ont été faites à ce sujet. Veuillez, pour un moemnt, jetter un coup d’œil sur les maux que pourraient occasionner des langueurs qui ne feraient que multiplier des chicannes qui, déja n’ont été que trop mises en usage et qui, par la suite, ne contribueraient pas peu à la ruine totale de beaucoup de locataires. Hâtez vous, Citoyens Représentants, de prononcer sur une demande aussi légitime. Votre loi bienfaisante détruira les manœuvres infâmes qu’ont employé certains Propriétaires et Notaires infidèles ; et par cela même vous délivrerez un grand nombre de citoyens qui gémissent encore sous le poids de la tyrannie de ces sang-sues qui n’ont amassé ses trésors que de la sueur du Peuple.

C’est, Citoyens Représentants, une vraie républicaine qui sollicite auprès de vous justice et protection en faveur de tous les opprimés, contre les plus cruels ennemis de la Révolution.

Paris ce 20e jour de la 2e année de la République française une et indivisible.

Citoyenne Barbot

merciere en detail rue Transnonin n° 17 section des Gravilliers

 

Pétition à l’effet de solliciter une loi contre la tyrannie des Propriétaires

 [Renvoyé au Comité de Législation par celuÿ des Pétitions le 5 8bre 1793 L’an 2 de la Republique française. (signé) Faure]

 Citoyens Representans,

Lors que, l’Assemblée-nationale a rendu des Décrets pour les Contributions mobiliaires, foncières et autres impositions, elle a cru frapper sur les Riches, elle n’a certainement point eu l’intention d’augmenter la fortune du Riche aux dépens du pauvre ; c’est cependant l’effet qu’ont produit les loix précédemment faites à cet égard ; il ne sera pas difficile d’en donner les plus fortes preuves.

Une infinité de Baux ont été passés dans les années où il n’y avait point ou très-peu d’impositions et ces mêmes baux expiraient alors avec ces mêmes imposi­tions qui étaient très connues des principaux locataires ; Mais aujourd’hui que les choses sont changées, les clauses des Baux doivent changer aussi. Hâtez-vous, Citoyens, de proposer une loi générale qui reprime la cupidité des proprié­taires ; Préservez les gens de bonne foi contre leurs manœuvres et l’infidélité des Notaires dont la délicatesse n’est pas à toute épreuve, en insérant méchamment dans les baux, des clauses d’imposition toutes à la charge du malheureux sans-culotte, Le mémoire ci-joint vous en donnera un exemple des plus frappants ; Vous ne verrés pas sans étonnement le piége qui ma été tendu, et les rigoureuses poursuittes exercées contre moi et qui se renouvellent encore. Ne me laissez pas plus long-tems sous le poids de la tyrannie du plus féroce des propriétaires. C’est le vœu d’une vraie Républicaine qui demande protection et Justice contre les plus cruels ennemis de la révolution.

Paris le 5 8bre 1793. L’an 2e de la République une et indivisible.

Citoyenne Barbot merciere En detail rue Transnonin n° 17 Section des Gravilliers

 

Mémoire ou Exposé fidèle des Conventions faittes par la Citoyenne Barbot.

Je suis principale locataire et engagée par une clause de mon bail, surprise à ma bonne foi, à payer les impositions foncieres et autres, d’une maison rüe Transnonin N° 17 Section des Gravilliers appartenante à Mr Dumont, architecte, ci-devant administrateur du Département de Paris, affligé d’une grosse fortune. Il m’a fait 3 Baux. Le 1er de 6 années commencées en 1781, ne contenait que des clauses ordinaires et était de 1 500 # par année. Le second de pareille durée aussi de même somme, commencé en 1787. Cette maison était alors chargée comme durant le 1er Bail de 194 l. de contribution ; Ce même bail a été fait à condition que je payerais l’excédent des 2eme 20eme et 4s pour livre du 1er 20ême [*],comme il n’y avait point d’impositions en 1787 autres que celles desdittes 194 # alors à la charge du Propriétaire. J’ai à la vérité consenti, s’il se trouvait un excédent dans le cours de ce même bail à le payer.

Ce ne fut que le 11 Juillet 1792 que Dumont vint m’annoncer un excédent de 33 # 10s et au même moment je lui proposai de me passer un nouveau bail en le priant de me décharger de cette imposition de 33 # 10s et enlui faisant considérer les malheureuses circonstances et la presque cessation de commerce qu’ont éprouvé depuis plusieurs années certains détaillants dont je fais partie, ayant toujours eu en horreur l’agiotage et l’accaparement.

J’ignorois à cette époque qu’il fut Clubiste de la Sainte Chapelle [**]. Mon chape­lain qui n’est pas tendre fut inflexible sur cette décharge, et a pourtant consenti à me faire un bail de 9 années en me disant., Vous ne voyez que 33 # 10s mais le maximum n’est pas encore fixé[;] il yaura peut-être quelque chose à remettre de part ou d’autre, mais ce ne sera qu’une misere. Je lui repondis que s’il ne s’agis­sait que de 5 ou 6 #, une telle bagatelle n’empêcherait pas le renouvellement du bail, en conséquence il me fournit quittance sur le champ des ces mêmes 33 # 10s sans préjudice cependant du maximum qu’il m’a dit ne pas connaître encore, quoi qu’il fut à cette époque administrateur du Département. Il passa chez son notaire comme il le pratiquoit ordinairement et 5 jours après c’est-à-dire le 16 juillet 1792, Je fus signer chez Chavet Nore rüe St Martin où il me fut donné lecture dudit bail de 9 années de la même somme de 1 500 # pour commencer Le 1er Juillet 1793 ; Mais le lecteur a passé si rapidement sur la clause (payer les impositions foncieres et autres,) qu’il me fut impossible d’entendre la moindre syllabe. Je souscrivis à cet acte sans aucune méfiance, parceque je n’avais point eu lieu de me plaindre de la rédaction des deux précédents baux passés chez le même Notaire ; Je payai même le coût dudit acte, 45 # sans exiger d’expédition. Par la clause du bail qui allait expirer au 31 Juin je me trouvai imposée par le maximum alors fixé à 83 # 15s au lieu de 33 # 10s. Je reprochai à mon chapelain le piège qu’il m’avait tendu et dans lequel j’avais donné tête baissée. Je crus le ramenner à restitution mais il ne voulut rien entendre pas même plusieurs ci­toyens que j’ai envoyé à différentes fois lui porter des parolles de paix.

Il avait perdu ma confiance il s’en est bien apperçu.

Des poursuites rigoureuses ont été exercées contre moi. Je ne vis pas d’autre moyen que de lui offrir les 83 # 15s pour terminer le bail précédent, mais nonob­stant ces offres, les poursuites redoublerent pour les 6 mois d’avance de celui qui vient de commencer au 1er Juillet dernier, par lequel je suis chargée sans y avoir jamais consenti d’une somme de 294 # [et non 284, in Mar./Sob.] d’impositions non compris l’emprunt forcé et tous autres qui pourraient survenir. Je fus traduite au ci-devant Châtelet qui, malgré mes justes réclamations, me condamna à payer les 750 # [et non 75] pour les 6 mois d’avance, sauf à me pourvoir sur la clause insérée audit bail. J’offris de payer mais avec reserve ce qu’il me refusa. Ce ne fut que par le procès-verbal delà 4eme saisie qu’il reçut comme contraint.

Le 31 août dernier, Je le citai au Bureau de conciliation. Je ne fus pas plus heureuse. Je fus déclarée non recevable dans ma demande, parceque mon chape­lain allega et inventa astucieusement que la clause portée dans le bail était en place des 200 # dont il m’aurait augmenté le loyer de sa maison.

Il est de toute fausseté qu’il m’ait tenu ce langage, il connait trop bien la mau­vaise construction de sa Maison à laquelle malgré toutes mes instances, il n’a jamais voulu faire mettre des plombs, ni même en rétablir le pourtour qui tombe en ruine.

Paris le 5 8bre 1793. L’an 2e de la Republique une et indivisible.

Citoyenne Barbot, mercière en détail rue Transnonin n° 17, section des Gravilliers

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[*] Le vingtième était un impôt royal équivalent à 5% des revenus.

[**] Cette expression désigne le club des Feuillants.