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Guère convaincus — et plus probablement effrayés ! — par les démarches de femmes artistes et épouses d’artistes, faisant l’offrande civique de leurs bijoux en septembre de l’année précédente, les mâles académiciens (rejoints par deux femmes; voir plus loin l’identité surprenante de l’une d’elles) expliquent dans une brochure de novembre 1790 pourquoi rien ne doit changer.

L’article du projet de règlement contenu dans leur Adresse à l’Assemblée qui concerne l’admission en nombre limité (et ridicule) des femmes est un magnifique condensé de l’idéologie misogyne dans le domaine de l’art, idéologie qui n’a commencé à être battue en brèche que dans les années 60 du vingtième siècle. Encore est-il facile de reconnaître dans ce court texte quelques lieux communs entendus de nos jours dans les conversations courantes. Celui qui prétend constater objectivement le très petit nombre de femmes célèbres en chaque siècle mérite le prix de la mauvaise foi et/ou de la sottise machiste.

Outre l’infériorité intellectuelle et créatrice, la Maternité essentielle et invalidante, la pudeur nécessaire, le trouble érotique inévitablement causé par leur présence, l’inconstitutionnalité même de la mixité, tout y est, jusqu’au morceau d’érudition antique signifiant que si une femme attire l’attention et des louanges c’est par sa beauté (et sans doute parce qu’elle en a usé).

On trouve aux Archives nationales, sous la cote D/XXXVIII/2, un tirage des 8 premières pages de la brochure, revêtu des signatures autographes des académiciens (voir image ci-après), parmi lesquels Mmes Vien et Vallayer-Coster.

Le plus navrant de l’histoire est que Mme Vien, cosignataire de cette adresse confirmant l’exclusion des femmes, figure en tête de la Liste des Citoyennes, Femmes ou Filles d’Artistes, qui ont fait hommage de leurs bijous à l’Assemblée nationale, le Lundi 7 Septembre 1789, à titre de contribution volontaire, destinée à l’acquittement de la dette publique (1789). Par quoi l’on vérifie que les femmes qui ont eu une activité sociale et politique durant la Révolution ne l’ont pas nécessairement menée du fait d’une conscience «féministe» de l’état de la société et du rôle qu’elles pouvaient y jouer.

 

Adresse à l’Assemblée nationale, Par la presque totalité des Officiers de l’Académie Royale de Peinture & de sculpture, auxquels se sont joints plusieurs Académiciens

[36 p., [Paris], Veuve Hérissant, Imprimeur du Roi & Bâtimens de Sa Majesté & de l’Académie Royale de Peinture & de Sculpture. 30 Nov. 1790.]

 

Article XVIII du Titre III (pp. 6-7).

Quant à l’admission des femmes à l’Académie, nous avons suivi les conseils de la sagesse, & les données de l’expérience. Le Roi en a précédemment fixé le nombre à quatre, & ce nombre semble suffisant. En effet, les soins de la maternité, & mille causes secondes, empêchent les femmes de porter leurs talens jusqu’à la hauteur de l’Académie, & il est rare qu’il y ait quatre femmes célèbres dans un siècle. Elles ne sont proprement qu’associées au Corps Académique : elles ne prêtent point serment d’observer les Statuts ; on n’exige point d’elles de morceaux de réception ; quand elles en donnent, on les reçoit avec reconnoissance. Tel est l’énoncé de leur réception. Elles n’ont que rarement pris séance, c’est plutôt par condescendance que par droit, qu’elles ont siégé à l’Académie ; & d’ailleurs les décences de leur sexe, & l’embarras de se trouver seules au milieu d’un grand nombre d’hommes, les ont presque toujours éloignées de nos assemblées. Ce mêlange, en outre, nous paroît inconstitutionnel dans un Etat comme le nôtre, où les femmes n’ont point de part à l’Administration. D’un autre côté, cette association a des inconvéniens aisés à prévoir. On connoît sur les hommes le pouvoir de la beauté accompagnée des talens. Sapho, qui n’avoit que des talens, siégeoit, dit-on, parmi les Sages de la Grèce, & Sapho y cabaloit. On sait combien les femmes pèsent dans la balance pour les jugemens, & que les Juges les plus intègres courent les risques d’être séduits par elles. Les siècles de l’antiquité, comme le nôtre, fournissent mille exemples de séduction de ce genre. Pausanias dit en parlant de Corinne, qui avoit plusieurs fois, aux Jeux Olympiques, remporté le prix de l’Ode sur Pindare ; [«] quand je lis les Ouvrages de Corinne, je ne sais comment elle a pu une seule fois triompher de Pindare ; mais quand j’admire sa beauté dans son portrait, je ne sais pas comment elle n’en a pas triomphé toujours [»].

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On retrouvera Marie-Thérèse Vien (1728-1805) et Anne Vallayer-Coster (1744-1818) dans le fort intéressant livre de Marie-Josèphe Bonnet, Liberté, égalité, exclusion. Femmes peintres en Révolution 1770-1804, publié par Jean-Clément Martin chez Vendémiaire (novembre 2012).

Je n’ai pas souvenir que M.-J. Bonnet ait connaissance de la signature par Vien de l’Adresse misogyne de l’Académie.

Capture d’écran 2014-10-31 à 15.53.48Par contre, j’ai noté une confusion : suite à une lecture trop rapide des Citoyennes tricoteuses de D. Godineau, Bonnet affirme (p. 125) que ce sont des militantes de la Société des citoyennes républicaines révolutionnaires qui sont conviées à participer à la fête du 10 août 1793. Au contraire, Godineau remarque avec beaucoup de finesse (p. 149) que la mise en avant de dames de la halle, «héroïnes des 5 et 6 octobre 1789» (et non de républicaines révolutionnaires), pourrait bien signifier «que l’apport révolutionnaire féminin, s’il doit être célébré, fait partie des pages tournées de l’histoire».

J’ajouterai pour ma part qu’il s’agit non seulement d’une signification «objective», mais d’une étape d’une stratégie qui mène, en octobre de la même année 93, à l’interdiction programmée du club des Républicaines, précisément suite à une provocation utilisant les mêmes dames de la Halle.

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ACADÉMIE  ’OYALE

Deux ans après la publication de l’Adresse, on ignore si les académiciens ont évolué dans leur appréciation du rôle des femmes ; les pauvres ont d’autres soucis ! Il leur faut rectifier tel document dont le libellé n’est plus au goût du jour. L’expression « Académie royale » heurte le regard. On voit comment un grattage hâtif a résolu le problème sur ce Tableau des membres pour l’année 1792, conservé aux AN sous la cote F/17/1008/D n° 1664.

 

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