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Couverture du jeuCe jeu vidéo, dont le titre peut se traduire par « Le Credo de l’assassin — Unité » (Unité étant un épisode de la série Le Credo de l’assassin, ou « des assassins »), aura fait couler de l’encre, virtuelle et sur papier, avant de faire couler des flots d’hémoglobine — non moins virtuelle — sur les consoles de jeu françaises.

Nota : je rappelle qu’il est possible de cliquer sur les images pour les agrandir.

Guillotine en toile de fond

Il s’agit d’un épisode vous mettant en scène dans la peau d’un membre d’une confrérie d’assassins. C’est plus réaliste qu’un dessin animé, ça s’inspire des films de kung-fu, et c’est vous le héros… Inutile de dire que le succès a de grandes chances d’être au rendez-vous.

Pourquoi m’y intéresser, après quelques autres ?

Parce que la version ou l’épisode mis en vente depuis hier, 13 novembre, se déroule à Paris pendant la Révolution française.

Robespierre grêlé

On reconnaît la transposition d’un récent pseudo-masque de Robespierre.

On y retrouve donc Notre-Dame (très belle), Robespierre (très laid), Bonaparte (très malin), Marat (très mort, mais vous devez découvrir la vérité sur son assassinat)… et en guest star : la guillotine.

Marat dans sa baignoire

Qui a tué l’Ami du peuple ?

Le matériel promotionnel diffusé pour le lancement de la chose est assez étrangement (à mes yeux) de nature et de qualité inégale. La production manie en somme, dans son domaine particulier, deux niveaux de langage.

Du coup, il est manifeste que les politiciens outragés (on aura reconnu M. Mélenchon) et les journalistes dubitatifs (Le Monde) n’ont pris connaissance, et d’ailleurs ne diffusent, que l’un des « prospectus » vidéo, le plus laid, mais aussi le plus racoleur : il s’agit d’un dessin animé, où le sang éclabousse l’écran. Pour une personne sensible comme moi  — je reprends ici le vocabulaire des avertissements télévisés —, certains passages sont pénibles à supporter.

Un règne de terreurDans ce dessin animé — délibérément laid — donc, le sang coule à flot, la Terreur règne, Robespierre aussi d’ailleurs. Lui est laid et lâche. Les rues sont rouges de sang. Ce mini film de 5 minutes est un véritable ciné-tract de dénonciation de des centaines de milliers de mortsla Révolution française comme bain de sang et règne des bas instincts du peuple, lequel se révolte certes contre une aristocratie corrompue.

Rues remplies de sang

Tintin à MoscouÀ côté, le Hergé de Tintin au pays des soviets (dessins non-animés, il est vrai) a l’air de concourir pour un prix d’objectivité.

Quand on se rend sur le site de la firme Ubisoft, on accède à des extraits du jeu lui-même, d’une tout autre qualité visuelle. Même Robespierre, dont il serait exagéré de dire qu’il est à son avantage, a une tête presque normale.

Pédant & prétentieux

Je signale que je n’ai pas eu accès — et je n’ai pas l’intention de m’infliger cette corvée supplémentaire — à l’intégralité du jeu. Je n’ai donc pas l’expérience consistant à me glisser dans la peau d’Arno, le jeune et bel assassin. En revanche, j’ai visionné tout ce que l’on souhaite me montrer pour me convaincre d’acheter le jeu.

J’ignore comment il faut interpréter, en termes de marketing, le hiatus entre le dessin animé racoleur et les belles reconstitutions de Paris. Je ne peux que constater le caractère outré, mensonger, et propagandiste du premier.

L’un des producteurs du jeu, M. Antoine Vimal du Monteil répond au Monde [1] sur les reproches d’anachronismes :

C’est totalement assumé. Assassin’s Creed Unity est un jeu grand public, pas une leçon d’histoire : on sait que ce sont des anachronismes, et on accepte de faire des compromis. À chaque fois, des discussions ont eu lieu. Nous avons choisi le drapeau français le plus connu plutôt qu’un drapeau qui serait obscur pour de nombreux joueurs. Il en va de même de La Marseillaise, c’est un symbole important. Comme le disait un historien, on a l’illusion d’être dans la Révolution française, c’est l’expérience d’ensemble qui prime. Le jeu propose par ailleurs une encyclopédie très complète[2]. […]

C’est assumé : on ne voulait pas mettre l’Histoire autant en avant que dans d’autres épisodes. Nous avons utilisé certains événements clés pour qu’Arno, le héros du jeu, en soit le témoin ou l’acteur, mais ce n’est pas sa révolution, ce n’est pas lui qui la fait, c’est plus subtil. L’histoire du jeu est avant tout une histoire d’amour et un dilemme cornélien. La Révolution n’est qu’une toile de fond.

Cette ligne de défense est fort intéressante.

Rappelons d’abord qu’elle est mensongère concernant le ciné-tract, dont le sujet principal est la Révolution, ou plutôt sa dénonciation.

Quant au jeu lui-même, il se pourrait que l’argument en défense de M. Vimal du Monteil constitue le vrai problème. Qu’il ne s’agisse pas d’une « leçon d’histoire » s’entend parfaitement. Mais, curieusement, le producteur n’articule pas l’argument auquel on s’attend : celui de la liberté du créateur, le même qu’utilise l’auteur d’un roman historique. Certes, il en proche lorsqu’il emploie une formule contournée : « on accepte de faire des compromis » (avec qui ? la Vérité ?).

Mais il ne répond pas, à la question que d’ailleurs le journaliste ne lui pose pas, sur l’orientation politique du jeu, sur sa manière de présenter la Révolution. Et le fait qu’elle ne constitue, à l’en croire, que la « toile de fond » de l’histoire du personnage est plutôt à mes yeux une circonstance aggravante. En effet, la « toile de fond », en réalité une succession d’images extrêmement fortes, usant ad nauseam de flots de sangs jaillissant de gorges tranchées, au sabre ou au couperet, c’est précisément ce qui va s’inscrire dans la rétine et dans le cerveau du joueur, sans même qu’il y prête attention. Se méfie-t-on d’une toile de fond ?

Ici, la Révolution-comme-bain-de-sang n’est pas une proposition « intellectuelle », une ligne dans un livre, une phrase dans une conférence : elle s’inscrit dans le corps même du joueur en même temps que s’y décharge l’adrénaline de l’assassin qu’il joue à être.

Enfilade de guillotines

Par ailleurs, outre son contenu explicite — images et commentaire sous-titré en français —, le film d’animation se rattache à l’historiographie contre-révolutionnaire, par le vocabulaire Robespierre gullotine le bourreauutilisé (Robespierre « règne »), et par l’imagerie. Ainsi l’une des vues saisissantes d’un alignement de guillotine en perspective évoque-t-elle une caricature (probablement d’après Thermidor), représentant Robespierre guillotinant le bourreau.

Puisqu’il est question des anachronismes et de leur importance, on me permettra d’ajouter que décrire Robespierre comme « celui qui est notre libérateur à un moment de la révolution », ce qu’a cru pouvoir faire M. Mélenchon (sur France-Info) ne me paraît ni plus exact ni plus malin que d’en faire un laideron couard dans un ciné-tract.

Robespierre veut s'échapper

Dans le jeu lui-même, il est caractérisé comme « pédant et prétentieux » (voir l’image ci-dessus), ce qui est désobligeant mais ne blesse peut-être pas mortellement la vérité historique (cependant, quel intérêt ?). Mentionnons encore, pour son caractère pittoresque, l’opinion de l’acteur qui joue Robespierre. Il ne le juge pas pour sa part « ivre de pouvoir » — dans le ciné-tract, il est clairement tel, et ivre de sang aussi —, mais « perché ». Clairement perché

On voit que le reproche est léger, presque amical. Tout occupé à pratiquer de précises captures d’écran, je n’ai pas prêté attention au terme anglais utilisé, mais on peut imaginer un certain nombre de synonymes, lesquels participeront à leur manière à la modernisation de la légende robespierriste. Robespierre ? un peu spece (ou space) comme mec ! Gogol, le Roro ! Oufdingue, le Maxou.

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9782213671567-X

J’avais pensé prendre le temps d’en traiter plus longuement, mais le rapprochement contradictoire avec la récente biographie de Robespierre par Hervé Leuwers s’est imposé à moi. On ne peut imaginer, en effet, meilleur antidote aux dégoulinements cramoisis de Assassin’s creed unity que sa lecture. Si Leuwers, d’une certaine manière, traite également de la Révolution en arrière-plan de la vie de Robespierre, c’est en respectant toujours les lectrices et lecteurs. Le livre est à l’image de ce que l’auteur laisse voir de lui-même dans les contacts humains : réservé et savant sans être pédant. Je l’ai agréablement vérifié à l’occasion de l’exposé qu’il a fait au séminaire de l’IHRF, le 12 novembre dernier.

Sans doute, son livre prête aussi à la critique, et c’est bien heureux ! Je regrette pour ma part qu’il semble avoir renoncé à toute analyse de classes, s’exposant ainsi à présenter la Révolution comme un jeu contradictoire de pures volontés individuelles. La question du rapport de Robespierre aux droits des femmes, qui me semble mériter mieux, est tranchée en une phrase, par laquelle il dément, notons-le, les affirmations de M. Mélenchon sur un supposé appel de Robespierre au vote féminin. D’ailleurs, nous sommes loin d’un robespierrisme mathiezien et de la « légende dorée », ce qui a été justement souligné par Bernard Gainot lors du séminaire ci-dessus évoqué.

Si je peux me permettre de taquiner un membre éminent de la Société des études robespierristes, où j’ai le plaisir de le croiser, je dirais qu’il m’a semblé à de certains moments que sa méfiance à l’égard de tout emportement partisan risque de faire oublier au lecteur que ce qu’il est en train de lire concerne une révolution. Pour le dire autrement, j’eusse préféré, ici et là, un nuage d’adrénaline en plus. Mais à chacun son style et ses goûts.

Incontestablement, le « Robespierre » de Leuwers — ni Bolivar ni Dracula —, est un apport à l’histoire du personnage (notamment par l’utilisation de documents inconnus).

Après avoir évoqué ces mouvements de caméra qui vous soulèvent le cœur, idéologiquement et mécaniquement, cela repose l’esprit.

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[1] Interrogé par W. Audureau, publié en ligne le 13 novembre 2014.

[2] Il faudrait pouvoir consulter cette « encyclopédie » ; cependant, quelle que soit sa qualité supposée, il est probable que la très grande majorité des joueurs ne s’y reporteront pas.

Ajout

Hervé Leweurs a été interrogé par Le Monde à propos du jeu évoqué ci-dessus.

Le site Révolution française.net avait lancé l’alerte dès l’été dernier, mais cela m’avait échappé — honte sur moi ! —parce que, précisément, je n’avais pas encore d’«alerte» sur ce site.