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9791021007314

Michel Biard annonce la parution, le 8 janvier prochain, aux éditions Tallandier, de son nouveau livre La Liberté ou la mort. Mourir en députés 1792-1795, 368 p., 23,90 €.

Le livre est proposé en avant-première au tarif de 22,70 € (frais de port compris). Chèque à l’ordre des Éditions Tallandier, à envoyer à Étienne de Bartillat, Éditions Tallandier, 2, rue Rotrou, 75006 Paris.

Je donne ci-dessous un court passage du début du livre. On peut consulter un extrait plus long sur le site des Éditions Tallandier (je n’ai pas repris les notes ; on se reportera à l’original).

La Convention nationale, une assemblée meurtrie

À l’Assemblée constituante, entre 1789 et 1791, si les affrontements sont déjà rudes, si quelques députés de la noblesse se provoquent en duel et poursuivent leur que­relle politique les armes à la main, la vigueur du débat n’implique pas encore d’éliminer son adversaire. Il convient surtout de le convaincre par la seule force de la Raison, à défaut de le vaincre par l’argumentation et à terme par un vote d’assemblée qui le placera en situation minoritaire, mais non de le faire disparaître de l’échiquier politique. À l’Assemblée législative, entre l’automne 1791 et la fin de l’été suivant, le passage à l’élection des députés par les citoyens, et non plus par les trois ordres séparés, a suffi à écarter les « Noirs », les royalistes les plus ouvertement hos­tiles à la Révolution, sans pour autant éliminer les clivages partisans, a fortiori les affrontements politiques. Enfin, à la Convention, non seulement les élections ont encore accen­tué ce filtrage et écarté les partisans ouvertement déclarés de la monarchie, mais tous les représentants du peuple sont supposés avoir accepté l’entrée en république, même si environ la moitié d’entre eux n’étaient pas présents à Paris le 21 septembre 1792, jour de l’abolition de la royauté. Il devient donc presque impossible de s’afficher comme royaliste, d’autant que, dans les jours suivant le 10 Août et l’assaut contre les Tuileries, les premières têtes « contre- révolutionnaires » sont tombées sous le couperet de la guillotine. Parmi ces condamnés à mort figure de Rozoi, auteur du journal La Gazette de Paris, accusé d’avoir été l’un des agents de la « contre-révolution qui a amené les crimes commis le dix août ». Exécuté le 25 août, jour de la Saint-Louis remarque-t-il lui-même, Rozoi périt non pour avoir combattu la Révolution les armes à la main ou pour avoir dirigé des complots désireux de l’anéantir, mais pour les mots qu’il a couchés sur le papier. Le duel opposant deux bretteurs peut donc céder la place à un duel de plumes au terme duquel l’une d’elles est définitivement brisée. Le combat d’idées au sein de l’Assemblée peut ainsi à son tour devenir un affrontement à l’issue fatale pour le vaincu, pour peu que des oppositions politiques soient « criminalisées ». Au sein de la Convention, les clivages traversent désormais l’ancien « camp » patriote et l’opposition entre Girondins et Montagnards s’envenime si vite qu’il est très tôt ques­tion d’exclure certains représentants de l’Assemblée et, de fait, de mutiler la Convention. De plus, même si le premier sang versé d’un représentant l’est par un partisan du roi, avec l’assassinat de Le Peletier de Saint-Fargeau en jan­vier 1793, l’immense majorité des morts parmi les membres de la Convention vient de la violence de cet affrontement entre Gironde et Montagne. Sans doute peut-on pousser le raisonnement jusqu’à constater qu’un autre assassinat, celui de Marat en juillet 1793, a largement été influencé par l’image noire de ce représentant répandue dans les départe­ments par les Girondins et leurs partisans. Charlotte Corday n’a eu aucune peine à se convaincre que Marat était un « monstre » à éliminer, il suffit de lire ce qu’écrivaient de lui les journaux liés aux Girondins dès l’automne 1792 ou les procès-verbaux de sociétés populaires les plus modérées dans lesquels apparaissait son nom. Interrogée sur les motifs de son geste criminel, Charlotte Corday n’hésite d’ailleurs pas à répondre que ce prétendu Ami du peuple portait la responsabilité des massacres de septembre 1792 et de l’élimination des Girondins en juin 1793, qu’il a allumé la guerre civile dans tout le « royaume » [sic], qu’il voulait devenir « dictateur » ! Vaste fatras dont à l’issue n’existe plus que l’image d’un « monstre » à abattre pour « sauver » la France.

Outre le cas spécifique de Marat, de très nombreux autres faits prouvent que le clivage entre Gironde et Mon­tagne constitue le fournisseur presque naturel de la « fau­cheuse », dès lors que leur affrontement devient un duel à mort, au terme duquel au mieux on élimine politiquement son adversaire, au pire on l’élimine physiquement. Or, le passage à l’élimination physique ne fait, comme souvent hélas, que renforcer le clivage politique et exacerber l’af­frontement. Ce n’est pas un hasard si, sur un corpus de quatre-vingt-seize représentants décédés de mort non natu­relle, les trois quarts meurent entre l’été 1793 et l’été 1794, donc au temps de ce que l’historiographie nomme souvent « la Terreur » ; ni si près de 94 % d’entre eux sont girondins ou montagnards… la meilleure manière de préserver sa tête étant indubitablement de siéger au centre de la Convention. Un mot prêté à Sieyès, représentant de la Plaine, est resté célèbre à cet égard. Comme on lui demandait ce qu’il avait fait en 1793-1794, il aurait répondu : « J’ai vécu ! » Peu importe la véracité de cette réponse ainsi rapportée, peut-être déformée et pourquoi pas inventée de toutes pièces, l’essentiel est que, de fait, pour éviter de devenir une cible, mieux valait effectivement ne pas appartenir à la Gironde ou à la Montagne.