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Dans mon article consacré au « Club patriotique féminin » publié par Marat, en 1790, j’ai cité Olivier Coquard affirmant que la lettre de ce club est la seule lettre féminine du corpus étudié par lui, c’est à dire de la correspondance publiée par Marat.

Or Coquard parle des lettres adressées à Marat. Mais ce dernier publie au moins deux autres lettres écrites par une femme, en 1791, adressées au maire de Paris.

Il s’agit de deux lettres d’Anne Félicité Colombe, propriétaire de l’imprimerie d’Henri IV et imprimeuse de l’Ami du Peuple, incarcérée de ce fait en 1791.

C’est aussi une future militante de la Société des Citoyennes républicaines révolutionnaires. Jacques Roux la citera parmi les militantes les plus connues du Club.

Elles sont publiées dans L’Ami du Peuple, n° 571, du 11 octobre 1791, pp. 7-8.

Ce numéro figure au t. VI des Œuvres politiques, publiées aux Éditions Pôle Nord en 1993. On peut également consulter et télécharger sur le site de Jacques De Cock sa brochure Un journal dans la Révolution : L’Ami du Peuple, dans laquelle il revient longuement sur les rapports de Marat avec A.-F. Colombe et ses imprimeurs en général.

[Tout le passage, comme on le voit sur l’illustration, et comme J. De Cock le note, est barré en travers sur l’exemplaire corrigé par Marat, aujourd’hui disponible sur Gallica. J’ai repris l’orthographe de l’original.]

 

Tout Paris a su…

Tout Paris a su que Mlle COLOMBE, éditrice de l’Ami du Peuple, était enveloppée dans la proscription des amis de la liberté, que les agents ministériels s’efforcerent de faire périr par le glaive des tribunaux, après le massacre des patriotes au Champ-de-Mars [17 juillet 1791].

Il serait difficile d’exprimer les outrages que Mademoiselle Colombe à soufferts pendant 12 heures à la Mairie, le jour de son arrestation, tant de la part des créatures du Maire et de la soldatesque, qui formait sa garde, que des aides-de-camp du sieur Mottié [Motier*]. Les atrocités qu’elle a endurées à l’hôtel de la Force, à l’Abbaye et à la Conciergerie, font horreur. Mais si [la] barbarie de ses persécuteurs était extrême, son courage était encore plus grand. Le sentiment de son innocence et de la cause pour laquelle elle souffrait, l’élevait au-dessus de celui de ses maux et de la crainte des tourmens. Son énergie a étonné ses tyrans, ses gardiens et ses juges. Elle est entrée dans une sombre prison sans pâlir, et elle en est sortie sans avoir fléchi un instant sous ses oppresseurs.

Je vais mettre sous les yeux de mes lecteurs deux lettres qu’elle écrivit au sieur Bailly, dans les premiers jours de sa détention, moins comme des preuves de l’énergie de cette martyre de la liberté, que comme un exemple de fermeté à proposer aux opprimés.

De l’hôtel de la Force, ce 22 juillet 1791.

Au maire de Paris

Grace à vos soins paternels, Monsieur, me voilà dans les fers, au milieu des scélérats et des femmes de mauvaise vie. C’est donc ainsi, juge inique, que vous confondez les innocens avec les malfaiteurs. Pressez mon jugement et ne prolongez plus ma captivité : c’est la protection de la loi que je réclame ; quant à la vôtre, je la méprise.

Des prisons de l’Abbaye St-Germain, ce 30 juillet.

Au maire de Paris,

Depuis dix jours je suis dans les fers, sans avoir encore** commis aucune action illicite, sans savoir de quoi l’on m’accuse, et sans avoir encore été interrogée, au mépris du décret qui ordonne que tout détenu le sera dans les 24 heures, et qu’on le remettra immédiatement en liberté. L’accusateur ne se présente pas***.

S’il vous reste quelque pudeur, mettez la main sur la conscience, et dites-moi comment vous accordez le respect que vous affichez pour les loix avec l’audace que vous montrez à les enfreindre ? N’oubliez pas que je suis innocente, et que je suis dans les fers.

Capture d’écran 2014-12-22 à 17.31.08 __________________

* C’est le nom du marquis de La Fayette, qui a fait tirer sur les manifestants venus au Champ-de-Mars pétitionner pour réclamer la déchéance du roi.

* Ce mot est barré dans l’exemplaire corrigé par Marat (voir illustration).

** Marat corrige : « […] en liberté, l’accusateur ne se présentant pas. »

Bibliographie

Voir la notice concernant A. F. Colombe dans Citoyennes tricoteuses, de Dominique Godineau, 1988, p. 370.