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Je rencontre, en consultant le dernier catalogue de la librairie Clavreuil, le titre d’une brochure inconnue de moi : Aux Jacobins, signée « Un ami sincère de la LIBERTÉ ». Elle est heureusement numérisée sur Gallica, même si c’est sous la forme d’une quasi-photocopie de mauvaise qualité (j’ai donc retouché les extraits en illustration pour les rendre plus lisibles[1]).

Non daté, le texte est probablement de mai 1792 ou postérieur, puisque l’auteur y fait référence au discours de Robespierre contre Brissot et Guadet, prononcé à la société le 27 avril de la même année.

Maurice Tourneux cite la brochure dans sa Bibliographie de l’histoire de Paris pendant la Révolution française (t. 2, 1894, n° 9570) : « Contre les discussions oiseuses et en faveur des droits de la femme. P. 15 invocation à Théroigne, et p. 17, note non moins flatteuse pour elle ».

L’auteur s’en prend aux Jacobins dont ils juge en effet les discussions oiseuses. On aurait le droit d’espérer, écrit-il « qu’une société dénoncée par les tyrans de l’Europe, se livrera à des discussions qui feront trembler les tyrans ». Et qu’y voit-on ? « les déclamations rebattues d’un orateur populaire, des dénonciations de personnages insignifians, des accusations dénuées de preuves, des soupçons hasardés, des épanchemens d’inimitié personnelle et d’orgueil irrité ».

Il critique sévèrement « M. Roberspierre » (sic), dont le rôle est si crucial que « parler de [lui], c’est parler des Jacobins ». Il le trouve versatile et inconséquent, dans sa dénonciation de La Fayette, dans son attitude vis-à-vis des soldats de Châteauvieux, et récuse sa condamnation de Rœderer. Fallait-il vraiment que Robespierre refusât le poste honorable d’accusateur public pour « remplir le rôle de dénonciateur devant les Jacobins » ? « Tel est l’homme, ajoute-t-il, dont vous avez fait votre dictateur. »

Notre auteur anonyme — un rapide sondage de la documentation disponible ne m’a pas permis de trouver d’hypothèses formulées sur son identité — prend parti contre la liste civile, et semble-t-il, mais avec prudence, contre le principe de « la convenance d’un roi à la tête d’un gouvernement ». Il fustige « l’absurdité des sectes religieuses et des préjugés religieux de toute espèce ».

Il manifeste son souci du peuple, des « classes subalternes » et d’une « plus grande égalité des fortunes et des conditions »:

Capture d’écran 2015-02-14 à 15.54.54Capture d’écran 2015-02-14 à 15.59.30Il signale comme contradictoire le fait de n’avoir pas encore élevé la voix en faveur des « Nègres », comme si « la sagesse, le courage, la liberté et les plus précieuses faveurs du ciel [étaient] expressément réservées à certains climats ».

Et c’est immédiatement après avoir prôné l’abolition de l’esclavage qu’il va rendre un hommage appuyé à Théroigne de Méricourt et poser la question qui nous intéresse plus particulièrement ici : « Avez-vous pensé aux droits de la femme, comme vous avez fait à ceux de l’homme ? »

Avant de lire le long passage consacré à ce sujet, qui clôt la brochure, remarquons que l’ensemble des positions évoquées jusqu’ici sentent fort le Cercle social (si l’on me passe cette expression triviale) et que notre auteur pourrait y être déniché[2]. En effet, le programme ainsi proposé à la Révolution (il s’agit bien de cela) me paraît un peu trop social pour être strictement « girondin » ou brissotin, pour autant que ces étiquettes aient un sens précis. Notre « ami de la liberté » est certes un ami des Noirs et des femmes, et un antithéiste, mais il se préoccupe un peu trop de remettre en cause la « propriété territoriale ».

Le fait même que nous ignorions l’identité de l’auteur nous met plus à l’aise pour reconnaître qu’il a choisi de suggérer aux Jacobins — ce qui est sans doute plus qu’un artifice rhétorique — un « programme de gauche », dont il est bien dommage que nous ne connaissions pas la réponse que Robespierre aurait pu y faire. En l’état, il constitue une preuve supplémentaire que des positions « féministes » sont bien exprimées publiquement aussi par des hommes, et que si elles ne sont pas débattues, c’est un choix politique de ceux (et parfois de celles) qui pensent que c’est la meilleure manière de les combattre.

Nota. Les passages en gras sont soulignés par moi.

Avez-vous pensé aux droits de la femme ?

Avez-vous pensé aux droits de la femme, comme vous avez fait à ceux de l’homme ?

Non, Théroigne ; non, femme incomparable, jusqu’ici vos efforts ont été vains. Vous avez encore à gémir sur la dégradation de votre sexe, moins toutefois que sur celle du nôtre. Vous avez partagé la destinée commune à tous les esprits supérieurs. Votre sagesse a passé pour folie, votre courage pour témérité, votre grandeur d’ame pour insolence, et vos calomniateurs vous ont jugée non d’après ce que vous êtes, mais d’après ce qu’ils sont eux-mêmes. Une lumière excessive produit l’effet des ténèbres sur des yeux débiles, et s’il manquoit une preuve pour constater l’égalité des facultés intellectuelles entre les sexes, vous l’avez fournie en laissant voir une supériorité de génie, une force de caractère qu’au moins ceux qui vous dépriment[3] n’atteindront jamais. Recevez, en passant, ce tribut d’approbation, de la part d’un homme qui, ayant étudié votre conduite et vos sentimens, et patiemment écouté les calomnies que l’on ne cesse de répéter contre vous, a été surpris du contraste que ces objets lui ont présenté. Continuez comme vous avez fait jusqu’à ce jour, de réfuter, par vos actions, les mensonges passagers de vos ennemis (*). Pour bien agir, il faut d’abord bien penser ; il faut être éclairé avant de pouvoir dire ce qu’on doit faire ; il faut que la théorie et la discussion marchent avant la pratique. Il n’est pas étonnant que les femmes soient aveugles sur leurs droits, quand les hommes ne connoissent point encore leur propre bassesse et leur propre injustice. Mais, quelle objection peut-on élever contre les droits des femmes, que le despotisme n’ait pas fait valoir contre ceux des hommes ? Considérez un moment de quel droit un homme revendique du pouvoir sur un autre homme ; ne fonde-t-il pas sa réclamation sur le consentement de celui-ci ? Or, de quel droit l’homme en général prétend-il exercer une autorité absolue sur la femme, si ce n’est par son propre consentement, consentement qui ne fut jamais ni demandé, ni accordé ? Les femmes remplissent les devoirs de la vie domestique, dans une proportion au moins égale avec les hommes : elles sont sujettes aux taxes imposées par la société ; elles contribuent également au bien général et y sont également intéressés ; et cependant on exige qu’elles obéissent à des loix qu’on ne leur permet pas de consentir [de sanctionner], et on les élève impérieusement à subir la loi du plus fort. On dit, à la vérité, qu’elles doivent attendre, que leur moment n’est pas encore venu. Ah ! sans doute ; il ne viendra jamais qu’elles ne le réclament elles-mêmes. Cette réponse est celle qu’à défaut de raisonnemens solides, les oppresseurs font aux opprimés. Mais quel est le vrai motif du retardement qu’on apporte à reconnoître les droits des femmes, du soin qu’on a d’en éviter la discussion, de les tenir dans l’ombre, et sur le dernier plan du tableau ? C’est parce que l’homme est encore assez ignorant et assez vil pour désirer, dans la personne de sa moitié, une esclave au lieu d’une égale, un amusement pour ses heures de loisir et une première servante, au lieu d’une compagne éclairée et d’une amie fidèle. Mais il est victime de sa propre perfidie. Il a provoqué la dissimulation et l’artifice où devoient régner la générosité et la grandeur d’ame, et trop souvent l’intérieur des ménages est troublé par des vices d’un ordre subalterne, par des persécutions dont les femmes se rendent coupables et dont il ne faut accuser que l’injustice des hommes.

Telles sont, Messieurs, quelques-unes des discussions que vous feriez bien de substituer aux débats frivoles, aux attachemens particuliers qu’on vous reproche avec justice. La France n’a point eu de meilleurs amis que vous ; vous pouvez encore soutenir ce rôle. Ne prostituez point vos efforts à des bagatelles ; ne vous laissez plus diriger par le charlatanisme des orateurs ; que d’heureuses tournures de style, un étalage sonore de patriotisme ne vous séduisent plus ! Exigez de vos orateurs plus de pensées que de mots ; exigez des patriotes, des actions et non pas des jactances. Je vous ai dit quelques vérités désagréables. Puissiez-vous en profiter !

Un ami sincère de la LIBERTÉ.

(*) [Note de l’auteur] Il est bon que M. Roberspierre soit instruit de l’anecdote suivante : J’étois aux Jacobins, lorsqu’on fit mention de Mlle Théroigne, à l’occasion des assemblées de femmes, M. Roberspierre jugea à propos de crier, d’un ton de sarcasme, qu’il n’avoit point d’intimité particulière avec cette Demoiselle[4]. Ceux qui les connoissent l’un et l’autre, le croiront aisément. Deux ou trois jours après, je me trouvois à la fête de Châteauvieux, près de Mlle Théroigne, et je l’entendis parler à-peu-près ainsi de M. Roberspierre : « Il m’est revenu que M. Roberspierre s’est donné la peine de mal parler de moi aux Jacobins. J’en suis fâchée ; il est ordinairement mieux occupé ; mais ce n’est pas moi qui parlerai mal de lui ».

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[1] La page de titre de l’exemplaire de la BN (voir illustration) porte une inscription manuscrite que j’avoue être incapable de déchiffrer.

[2] Nicolas de Bonneville, peut-être ?

[3] Au sens de « dévaloriser », « rabaisser ». [C. G.]

[4] Lors de la séance du 13 avril 1792. [C. G.]