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Le site Hipatia Press a mis en ligne un texte de Michel Biard, dont on trouvera ici le début (une page et demi sur 26, comme d’habitude sans les notes ; se reporter à l’original).

On peut télécharger librement l’intégralité du texte au format pdf en suivant ce lien.

 Le 30 janvier 1791, une association politique portant le nom de Société des Amis de la Constitution s’assemble pour la première fois dans le petit port normand de Honfleur, dix jours après avoir publiquement annoncé sa création à l’aide d’un prospectus. Six autres sociétés du même genre ont déjà vu le jour dans le département du Calvados en 1790 et six de plus, dont celle de Honfleur, sont fondées en 1791. Un total de douze créations, dont la moitié dans les six chefs-lieux de district existant dans ce département né du découpage de la Normandie en cinq entités territoriales distinctes, ne permet guère de distinguer le Calvados des autres départements français, tout au moins pour cette période. En revanche, si l’on prend en compte les années suivantes et surtout le temps fort de la politisation en 1793 et en l’an II, le département du Calvados se singularise au contraire par un faible développement de la sociabilité politique, à l’inverse par exemple de la Seine-Inférieure voisine. En effet, sur les 903 communes du Calvados, seules 50 ont eu une société populaire, à un moment ou un autre de la Révolution française, et pour une durée plus ou moins longue, soit environ 6 % d’entre elles. Dans l’absolu, une part si faible, nettement moins d’une commune sur dix, serait de nature à décourager le chercheur d’enquêter plus avant et de l’inciter à préférer fixer son attention sur des espaces qui se sont révélés plus propices à la sociabilité politique révolutionnaire. Or, il me semble qu’une autre approche peut être suivie, dans la mesure où ces chiffres rendent d’autant plus fondamental le rôle des sociétés précocement créées, comme celle de Honfleur, a fortiori en raison de sa durée d’existence puisque cette société ne disparaît qu’en pluviôse an III (février 1795) et aura donc vécu pendant quatre années. Dès lors, plutôt que de privilégier les départements où a été mis en place un dense quadrillage de l’espace par les sociétés politiques, comme cela a souvent été le cas dans diverses enquêtes menées au cours des dernières décennies du XXe siècle, il m’a paru stimulant, avec le cas particulier de Honfleur, de porter les regards sur une seule commune de ce département du Calvados plus rétif à la diffusion de la sociabilité dite « jacobine » et surtout connu pour son ralliement à la rébellion « fédéraliste » dans l’été 1793.

C’est en raison de cette réflexion, mais aussi et surtout grâce à la richesse de ses archives (conservées, pour l’essentiel, aux Archives municipales de Honfleur), que cette société a été retenue comme objet d’étude dans le cadre d’un vaste programme éditorial mis en œuvre par le Comité des Travaux Historiques et Scientifiques. Amorcé en 2007 avec la publication d’un volume consacré à la Société de Crépy-en-Valois (Bernet, 2007), au nord de Paris, ce programme de recherche vise à numériser et transcrire, puis présenter et annoter, les procès-verbaux de sociétés populaires, ces associations politiques si fondamentales pendant la Révolution française sur lesquelles ont longtemps pesé les jugements négatifs portés par certains historiens. On connaît les partis-pris affichés au XIXe siècle à propos des clubs révolutionnaires (y compris par un Michelet évoquant une « machine » jacobine), a fortiori les diatribes d’Augustin Cochin. À en croire ce dernier, cette « machine » jacobine aurait efficacement contribué à asservir les citoyens en créant sur tout le territoire des relais très obéissants pour la société-mère de la capitale, le « club des Jacobins » de Paris, aussi bien grâce à une idéologie dominante que grâce à une homogénéisation des actions politiques. Les notions de « centralisation jacobine » et d’« État jacobin » dérivent, entre autres, de ce constat et font aujourd’hui encore toujours partie des idées reçues sur la Révolution française, sans cesse répétées en France aussi bien qu’à l’étranger. […]