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L’avantage de ne pas se soucier des critiques avant de lire un livre, c’est que l’on s’expose aux surprises. Comme ce dialogue entre trois flics, dont le désormais fameux commissaire Adamsberg, création de la romancière Fred Vargas, aux pages 356-357 de son dernier polar Temps glaciaires :

— Rien n’indique qu’il s’agisse d’une société de « robespierristes », dit Mordent, avec ce léger mépris qu’il avait pour s’adresser à Noël. Mais de chercheurs qui analysent les textes de Robespierre. C’est une grosse nuance.

— Même, dit Noël, c’est quand même des types qui se passionnent pour ce gars. On est à la brigade criminelle ici. On ne va pas se mettre à défendre les tueurs de masse, si ?

— Fin du débat, Noël, dit Adamsberg.

Et en effet, Fred Vargas nous a fait l’insigne honneur (à supposer que…) de prendre comme l’un des points de départ du vagabondage de son imagination : la Société des études robespierristes. Bien entendu, elle a, par prudence ou pour mieux marquer le décalage assumé par rapport à la réalité, transformé l’intitulé de la société en « Association d’Étude des Écrits de Maximilien Robespierre ». Cependant, on peut d’autant moins s’y tromper qu’à peine dix pages après la première occurrence du nom de la dite association, Adamsberg emploie, pour s’y référer, l’expression « Études robespierristes » (p. 161).

Le flic Mordent a-t-il au moins raison sur la raison d’être réelle de l’Association ? Eh bien non. Son président, un dénommé Château, s’en explique d’abord de manière très confuse :

Quant aux menaces, messieurs, comprenez que diriger une association centrée sur Robespierre[1] n’a rien de commun avec le pilotage d’un navire de commerce, n’est-ce pas. Il s’agirait plutôt d’un bâtiment de guerre affrontant ennemis et tempêtes, dans la mesure où le seul nom de Robespierre ravive des passions qui montent à l’assaut et déferlent à son bord. J’avoue que lorsque j’ai créé ce groupe d’étude, je ne m’attendais pas à son immense succès, ni à ce qu’il déclenche tant d’ardeurs, qu’elles soient ferventes ou haineuses.

L’un des flics lui fait remarquer, ce qui n’est d’ailleurs pas tout à fait exact dans la vraie vie, qu’ « il existe en France d’autres groupes de recherche sur Robespierre. Des historiens qui étudient, épluchent, analysent et publient leurs résultats dans une ambiance studieuse [le portrait même de la SER !]. Mais votre association déclenche des troubles, des ferveurs et des haines. »

En réalité, l’Association de M. Château, est bien davantage une troupe de théâtre amateur qu’un « groupe d’étude ». Trois à quatre cents personnes se réunissent, en costume d’époque, pour reconstituer minutieusement les séances de l’Assemblée. Et comme la passion a saisi les participants (et les participantes, dans les tribunes), il a fallu imposer une permutation des rôles tous les quatre mois (« Tel Enragé devient un modéré »). Et les dirigeants de l’association, loin d’étudier les textes de Robespierre, ont réuni depuis six ans des milliers de pages de notes sur un phénomène qui tendrait à prouver que le robespierrisme relève de l’anthropologie, aussi sûrement que l’existentialisme est un humanisme :

Nous avons entrepris une recherche novatrice. Explorer le phénomène que nul historien n’a jamais su percer : comment le livide et glacé Robespierre, dénué de charisme et d’empathie, avec sa voix aigrelette et son corps sans vie, a-t-il pu générer une telle adoration ? Avec sa face lugubre et ses yeux vides cillant derrière ses lunettes ? Eh bien cela, nous l’observons, nous le consignons.

La romancière entremêle l’intrigue « robespierriste », avec vrais et faux descendants (je ne m’appesantis pas là-dessus afin de ne pas gâcher un éventuel plaisir de lecture), avec une autre : un double meurtre commis dans un île d’Islande. C’est bien le problème semble-t-il. Autant la piste « historique » méritait d’être creusée plus avant, autant la trame supposée relier la Révolution (glacée) et l’Islande (glaçante) m’a semblé particulièrement tirée par la perruque. C’est celui des romans de Vargas que j’ai le moins apprécié, et ça n’est pas parce que ma sensibilité « robespierriste » aurait été blessée !

Le portrait que brosse Vargas de Robespierre (dans un entretien sur le site de L’Express) est non seulement outré, mais uniquement « caractériel ».

Il assassine tout ce qui le terrifie, lui. Il a une terreur du sexe, des femmes, sa protection passe par l’édification d’un idéal, d’une pureté, évidemment inextinguible. Mais, du point de vue des idées, Robespierre était un philanthrope, un rousseauiste pur et dur, et non un dictateur.

Or si Robespierre se défie des femmes et joue un rôle central dans l’interdiction de leurs clubs, il est absurde de laisser entendre qu’il les pousse de préférence vers la guillotine. Par ailleurs, s’il a bien une vision sociale de la Révolution et de la nouvelle société, il n’hésite pas à éliminer les adversaires qui le gênent, à gauche comme à droite, pour tenter de la réaliser selon les voies qui lui paraissent appropriées.

Quant à l’origine de l’intérêt porté à Robespierre, la romancière dévoile, dans le même entretien, ce qui fut peut-être un traumatisme infantile : « Je connais Robespierre depuis l’enfance. Mon père, surréaliste[2], me l’a fait lire dès l’âge de 13 ans. Tous les surréalistes avaient maille à partir, chacun à sa manière, avec l’absolutisme, étant eux-mêmes des absolutistes de leur propre révolution. »

Il est à craindre que le roman de Fred Vargas ne jette aucune lumière ni sur la Révolution ni sur la Terreur. Et pas davantage sur la fascination suscitée par Robespierre, ce qui est pourtant le but affiché par son imaginaire association « robespierriste ». Mais ça n’est sans doute pas ce que son lectorat attend d’un de ses livres.

Je terminerai ce billet sur une note positive : il y a dans ce livre un personnage extrêmement sympathique, nommé Marc. C’est un sanglier. Un livre où l’on s’attache à un sanglier ne peut pas être tout à fait mauvais.

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Capture d’écran 2015-05-03 à 18.36.13 « En revanche, tant qu’il fut suspendu à mon mur, je gardai un doute quant à l’authenticité du masque de Robespierre […]. »

André Breton, article sur l’exposition « Phénix du masque » destiné à la revue XXe siècle (n° 15, 1960), repris dans Perspective cavalière (1970).

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[1] Ce qui n’est pas le cas de la « vraie » Société des études robespierristes, ceci dit pour les lectrices et lecteurs qui arriveraient sur ce blogue après une recherche sur Fred Vargas.

[2] Philippe Audoin-Rouzeau (1924-1985) collabora aux revues surréalistes La Brèche, Action surréaliste et L’Archibras.

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Temps glaciaires, Flammarion, 490 p., 19,90 €.

Statut du livre : Acheté en librairie.