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Cet article, qui dénonce les graffitis, obscènes et politiques, comme symptôme du « caractère moral de la populace dévergondée » a été publié dans le n° 380 du Bien informé [1], fin août 1798 (1er [jour] complémentaire de l’an VI).

Cul de lampe Bonnet B

Du mauvais usage du crayon

Cette substance minérale avec laquelle l’astronome trace les méridiennes, l’ingénieur les paraboles des bombes, et le commis, triste et sédentaire, les lignes qui divisent les chiffres de ses grands états ; d’autres, avec le même crayon, gâtent et salissent nos murailles, et y laissent l’empreinte (sans qu’on ait besoin de les voir) et de leur phisionomie, et de leur langage, et de leur caractère.

Les murs de nombreux corps-de-garde de Paris offrent une encyclopédie de caricatures bouffonnes, de risibles bambochades, de têtes sans yeux, de chevaux à trois jambes, et d’oiseaux sans plumes.

Pauvres murailles blanches ! vous recevez malgré vous les échantillons des inspirations bachiques, du délire nocturne et de l’oisiveté des citoyens-soldats. Des distiques qui n’ont ni rime ni mesure ne manquent jamais d’être signées du nom de leur auteur. Ces lignes, écrites d’un trait lourd et que s’amusent bien souvent à épeler à mi-voix des porte-faix malins ou de bonaces charbonniers, sont perpétuellement offertes à la sagacité des passans.

Mais le charbon, plus licencieux encore, s’en mêle aussi, et rappelle ces deux vers de Boileau :

Tel qu’on vit autrefois… avec Faret

Charbonner de ses vers les murs d’un cabaret.

Les mauvais vers sont à-peu-près innocens, mais des figures obscènes ne le sont pas ; et parmi ces honteuses réminiscences des images de l’Arétin, se distinguent des échafauds de guillotine et des bonnets de liberté. Les environs de la Courtille et des autres guinguettes montrent à quel degré sont parvenues la licence des mœurs et celle des grossiers crayons : le barbouilleur trace des figures impudiquement gigantesques, comme pour former le tableau en grand de l’esprit des faubourgs et du caractère moral de la populace dévergondée.

Ces figures, ouvrage de la sottise et de l’impudence, sont empreintes tout à côté du bureau des mœurs ; et les murs nouvellement récrépits, sont toujours les premiers à servir de planches à ces infâmes et monstrueux dessins.

Ainsi l’homme qui se dit ou qui se croit raisonnable ne fait point respecter l’homme, puisqu’il le défigure au point de le rendre plus colossal et plus laid que l’animal ; et il s’offense de la moindre injure, lui qui rend les murs les interprètes de son mépris pour l’ordre social et pour la pudeur.

Oh ! n’est-il pas coupable le dessinateur qui, par grossièreté ou par libertinage, se permet cette intolérable injure à l’honnêteté publique ? Comment ne se trouve-t-il pas des épongeurs qui, dès le matin, soigneux de la chasteté des épouses, des mères et des filles, se fassent un charitable devoir du soin d’effacer toutes ces turpitudes ?

Et puisque l’on a créé des bureaux qui, avec le balet et la pelle enlèvent les immondices et les jettent dans le tombereau ; il seroit instant de les faire suivre ou accompagner par des épongeurs qui rendroient aux murailles leur blancheur et leur innocence. Épongeurs ! Épongeurs ! vous devenez bien nécessaires et en plus d’un genre, cependant vous êtes encore à créer.

Reicrem.

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[1] Consultable sur Gallica.