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Dans son discours pour l’inauguration du «temple de la raison» de Quimperlé, le président du District l’affirme en 1794 : même la raison ne doit pas être considérée comme une divinité, mais — d’un point de vue matérialiste — comme une « opération mentale », un raisonnement.

Sans oublier que la raisonneuse et le raisonneur sont gens qui soulèvent des objections pour ne point obéir (« Mesle-toy de donner à teter à ton enfant, sans tant faire la raisonneuse. » Géronte, dans Le Médecin malgré lui de Molière).

Les points de suite sans crochets et les capitales sont dans l’original.

«[…] Ce temple, dépouillé de ses vains ornemens, me charme par sa nudité ; elle cessera sans doute sous les emblêmes et les tableaux de la liberté ; sans doute un jour les bustes des grands-hommes orneront ces murs dépouillés ; la reconnoissance y placera les noms des premiers philosophes auxquels nous devons les lumières ; nous y lirons plus particulièrement ceux de Henri Etienne, de Monta[i]gne[1], de Bayle, d’Hobbes, de Spinosa, de Voltaire, et de Rousseau… Nos montagnards, ceux dont le caractère exécuta ce qui paroissoit nécessaire, mais reculé, mais presqu’impraticable aux plus hardis calculateurs, y seront rappellés à la mémoire de la postérité, par le burin, le marbre et le pinceau… Mais prévenons d’avance l’enthousiasme qui conduit à la déraison ; et quand l’expérience a démontré qu’un pain, signe de fraternité, souvenir d’amitié, de respect, fut divinisé par le temps ; que les signes du zodiaque, les instrumens du labourage, les nuages que le vent balance, les légumes de nos jardins, reçurent, de leur consécration dans les temples, reçurent, de la reconnoissance, un caractère divin, furent respectés, adorés, qu’on leur éleva des autels… craignons le même égarement dans le temple de la raison ;… honorons les bienfaiteurs de l’humanité, sans oublier qu’ils sont des hommes, et sans créer de nouveaux saints.

Je le dis ;… la raison le commande ;… la raison même n’est pas une divinité, j’ose le publier dans son temple, et c’est sa voix qui le prescrit ; laissons à l’Égypte, à la Grèce leurs emblématiques divinités, et l’hyérogliphique Isis, la mystérieuse Cérès, Pan, Cibèle, Janus aux quatre fronts, tous ces enfans des rêves de nos pères ; contentons-nous, sur cet autel, de tracer, en gros caractères, cette inscription peu saillante, parce qu’elle ne parle pas à l’imagination ; elle préservera peut-être nos neveux d’une stupide idolâtrie.

LA RAISON EST LE RÉSULTAT D’UNE OPÉRATION MENTALE QUI NOUS FAIT CONNOITRE LE BIEN, ET NOUS PORTE A LE PRATIQUER.»

Discours prononcé par le président du district de Quimperlé, le 30 nivose, à la dédicace du temple de la raison. Imprimé par arrêté de la Société populaire régénérée. A Lorient, de l’Imprimerie de veuve Baudoin, rue du Port, n° 10, [19 janvier 1794], 8 p. pp. 6-7 (AN : F/17/1009/C).

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[1] Emporté(e) d’avance par l’élan montagnard de la phrase suivante, l’imprimeur(e) a omis le « i » de Montaigne, en faisant ainsi le philosophe prédestiné de la Révolution.

 

Déesse Raison

On a néanmoins souvent représenté la Raison comme une déesse. Elle joint ici la pique à l’arme de la critique.