Mots-clés

, , , , , , , , , ,

Je suis un auteur chanceux quoique (ou parce que) vieillissant : mes éditeurs me chouchoutent. C’est ainsi que Nicolas Norrito, l’un des triumvirs de Libertalia, me sachant casanier, m’a invité à Nanterre assister à une représentation de la pièce de Joël Pommerat : Ça ira (1) Fin de Louis. C’était la veille des tueries du Bataclan et autre lieux, avant l’état d’urgence, avant que le gouvernement « socialiste » prenne mon livre La Terrorisation démocratique au pied de la lettre, comme programme électoral…

Je savais peu de choses de la pièce en m’asseyant dans la grande salle des Amandiers, sinon qu’elle durerait plus de quatre heures et qu’elle traite de la Révolution. Je savais aussi, par Ruth Olaizola, l’une des comédiennes, à qui j’avais envoyé Notre Patience est à bout, qu’une des lectures de base proposées par Pommerat à sa troupe était le livre d’Éric Hazan. Je savais encore que l’historien Guillaume Mazeau avait travaillé avec les comédiennes et les comédiens pour leur fournir des éléments documentaires fiables et précis[1]. Beaucoup et peu à la fois.

Les choses ont plutôt mal débuté (pour moi) ; j’ai eu pendant un petit quart d’heure l’impression désagréable de me trouver devant une espèce de répétition grisâtre de la série Borgen. Et puis…

Et puis, je ne savais plus depuis combien de temps j’étais assis là lorsque la première coupure a eu lieu… Magie du théâtre sourirez-vous ! Peut-être, en effet — quoique j’y sois souvent réfractaire (au sens de la brique). Magie de cette mise en scène particulière en tout cas.

Elle ne manque pourtant pas d’éléments déroutants. Peu de points de repères, que — par réflexe — j’ai longtemps cherchés : À quel moment précis de la chronologie révolutionnaire sommes-nous ? Quel personnage joue cet acteur ?… Robespierre ? Billaud ? Or les seuls personnages identifiables sont Louis XVI et Marie-Antoinette. Les autres portent des noms inventés.

Lors d’un débat, le 15 décembre dernier, à l’Institut d’histoire du temps présent, Guillaume Mazeau confirmait la volonté assumée d’ « égarer » le spectateur et de le plonger dans un hors-temps, pas vraiment pendant la Révolution, pas vraiment aujourd’hui (même si le spectateur lambda que je suis ne peut s’empêcher de capter des clins d’œil à l’actualité politique, que le metteur en scène assure n’avoir pas voulu faire).

Donc, pas vraiment une pièce « sur la Révolution » (et je me trompais en croyant savoir ça). Sur quoi alors ?

Voilà ce qu’en disait Joël Pommerat en août 2015

 

J’ai commencé à réfléchir à Ça ira (1) Fin de Louis en décembre 2013. Je souhaitais travailler sur une matière épique, avec de l’amplitude, pour continuer à aborder ce thème qui m’intéresse : le point de rencontre entre la pensée, l’imagination et l’action. Qu’est ce que l’idéologie ? Comment opère-t-elle dans le réel ?

Mes lectures m’ont conduit assez vite à la Révolution française, qui est comme le point zéro de la démocratie, un moment d’émergence pour les idéologies et représentations politiques contemporaines. Cette période, ce sont nos racines, nos mythes, nos grands héros. Je voulais donner à voir ce travail politique, ce bousculement de la réalité, avec toutes les émotions qu’il contient, non seulement le travail de la pensée mais aussi la peur, l’épuisement, l’effort incroyable et le tragique.

Pour faire cette sorte d’archéologie de l’imaginaire politique, entre la réalité historique et la fiction, je cherche à déployer une dramaturgie de la parole et des lieux qui nous mette au cœur des choses, qui fasse ressortir le vivant sous les images figées. Je cherche à rendre présent le passé non pour le juger avec notre regard d’aujourd’hui, mais pour essayer peut-être de mieux le comprendre.

Qu’en retient le spectateur ?

Une pièce enthousiasmante sur la complexité des événements historiques. Et la Révolution française est un excellent exemple et une excellente « origine », même en tenant compte de l’arbitraire du choix de n’importe quelle origine.

Un exercice collectif époustouflant, au sens propre, sur la parole. Un exercice de parole. Qui a demandé, dès la conception, le meilleur d’elle-même à la troupe. Le spectacle a été écrit au fur et à mesure des six mois de répétition, comédiennes et comédiens recevant chaque jour des documents à lire, improvisant le lendemain et le metteur en scène écrivant à partir de ces impros.

Notons au passage que le fait que des comédiens et comédiennes arrivent par les côtés et le haut de la salle, et s’adressent de là à ceux demeurés sur scène, accentue l’impression d’immersion[2] du spectateur dans la parole contradictoire. Du coup, la parole est aussi dans la salle, entre les spectateurs, qui se désignent les entrées inattendues, échangent des commentaires, des questions, applaudissent, voire joignent leurs cris à ceux des comédiens. Et sourient, et se sourient…

Détail encore à propos de paroles : plusieurs comédiens d’origine étrangère donnent, par leur prononciation particulière du français, une idée — probablement faible — de la diversité des accents régionaux qui devaient résonner lors d’une séance de l’Assemblée !

Qui dit exercice sur la et de parole dit représentation de et réflexion sur le pouvoir, donc sur la démocratie, la souveraineté et son exercice.

Si le peuple n’est pas absent des débats — on n’assiste pas seulement à des séances de l’Assemblée nationale mais à des réunions de district[3] — la foule, elle, n’apparaît pas. Lors de la discussion ci-dessus évoquée (IHTP), comme une personne posait une question sur cette absence, il lui a été répondu qu’on s’était heurté à l’impossibilité d’incarner une foule avec « seulement » quatorze comédien(ne)s. Oserais-je dire que cette réponse ne me paraît pas à la hauteur du spectacle lui-même. Qu’il s’agisse d’un défi pour un metteur en scène, je l’imagine facilement. Qu’il dépasse les capacités du metteur en scène de Ça ira (1) Fin de Louis, j’ai davantage de mal à le croire. La suite, annoncée dans le titre même par le n°1, sera peut-être l’occasion de nous surprendre de ce point de vue.

Par ailleurs, si des gens du peuple s’expriment sur scène, on aura autant de mal à discerner une analyse de classes qu’à reconnaître Robespierre… Peut-être faut-il voir là une fâcheuse influence de la première lecture du metteur en scène — l’histoire rédigée et publiée par Éric Hazan[4] — dont j’ai entendu dire à mon grand étonnement le 15 décembre qu’elle avait été retenue parce que « sans préjugés ».

Or, si décider que la Révolution française ne mérite pas le qualificatif de « révolution bourgeoise » n’est pas nécessairement un « préjugé », c’est à tout le moins un parti pris, lequel entraîne fâcheusement l’abandon de toute analyse de classes. Or, ce parti pris est défendu notamment par l’historienne Florence Gauthier, elle-même conseillère d’Hazan pour l’écriture de son livre, dans l’unique but d’exonérer son héros Robespierre de tout reproche, ce que Hazan semble n’avoir pas bien saisi. Il est curieux de suivre le chemin de cet angélisme social, repeint aux couleurs d’un antistalinisme moderne, depuis Gauthier jusqu’à Pommerat, en passant par Hazan…

Autre parti pris, très défendable du point de vue de la mise en scène : dans les réunions de l’Assemblée nationale, les rôles nécessairement masculins sont joués indifféremment par des comédiens et des comédiennes (magnifiques !). Je sais que ce dispositif a semé le trouble dans l’esprit de certains spectateurs et certaines spectatrices. Y aurait-il eu des femmes députées ? Je n’ai pas souvenir que ce point soit soulevé et précisé dans le spectacle, ce qui est doublement dommageable. On manque un élément important du « point zéro de la démocratie », qu’il ne s’agit pas de « juger » mais de décrire tel qu’il conditionne au moins tout le siècle suivant. On risque aussi d’induire en erreur des spectateurs/trices de bonne foi.

Ces réserves émises, je ne saurais trop conseiller à celles et ceux qui le pourront et ne l’ont pas encore fait d’aller voir ce spectacle. Et sa suite, que je ne manquerai pour rien au monde.

_____________________

[1] On lira avec intérêt l’entretien avec Guillaume Mazeau réalisé pour CQFD par Nicolas Norrito.

[2] Immersion sans démagogie ni manipulation. S’il peut arriver que tel spectateur voit un député s’assoir à ses côtés, personne ne l’incite ni encore moins ne le contraint à « participer ». Les manifestations d’enthousiasme spontané, et les « méprises » de spectateurs se levant pour applaudir un discours avec des comédiens qu’ils prenaient pour d’autres spectateurs sont d’autant plus précieuses.

[3] J’ai songé alors, non plus à Borgen, mais aux meilleurs moments du film Land and Freedom.

[4] Voir la critique publiée sur ce blogue, par le lien sur le nom de l’auteur.

 

Capture d’écran 2016-01-03 à 17.44.31

Capture d’écran 2016-01-03 à 17.49.39

La tournée du spectacle