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Je signale, à propos de la question des femmes en guerre, et plus largement de la difficulté à réinsérer l’histoire des femmes dans l’histoire, un passionnant article de Laélia Véron en écho au non moins passionnant livre de Svetlana Alexievitch : La Guerre n’a pas un visage de femme (1985; disponible en poche chez J’ai lu).

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L’article, intitulé «Svetlana Alexievitch, quand l’histoire des femmes reste un champ de bataille», est publié sur le site de la revue Ballast, toujours riche en découvertes. J’en donne un court extrait ci-dessous.

 

Si la guerre fit de l’homme un héros, elle fit de la femme une anormale. Ce fut bien ce verdict d’anormalité, traduction sociale de leur identité hybride, qui conduisit bon nombre de ces femmes au bord de la folie, voire du suicide. Des anormales, mais aussi des folles, des parias, des monstruosités : c’est d’ailleurs ainsi que l’armée allemande présenta à ses soldats les enrôlées volontaires russes. Ces femmes savaient que, contrairement aux hommes, une fois prisonnières elles ne seraient pas abattues sur place, mais traînées et données en spectacle aux soldats ennemis comme des bêtes de foire : « Tenez, regardez, ce ne sont pas des femmes, mais des monstres ! Des fanatiques russes! » Propagande, dira-t-on. Propagande allemande pour éviter que leurs recrus ne puissent prendre en pitié les femmes russes.

Pourtant, après la guerre, elles seront confrontées à ces mêmes stigmatisations dans leur propre pays19. Certaines femmes tinrent à devenir « normales » à tout prix, à l’instar de cette vétérane qui déchira ses papiers militaires pour pouvoir espérer se marier, mais qui se retrouvera par la suite seule, gravement malade, sans les papiers qui lui permettraient de pouvoir se faire soigner et loger convenablement. Si d’aucunes arrivèrent à reconstruire une vie après la guerre, bon nombre d’entre elles avancèrent comme des mortes-vivantes. Et nul ne saurait désigner d’un doigt ferme le responsable de cette mort lente : l’expérience sauvage de la guerre, ou cette « autre guerre » sociale, à laquelle rien ne les préparait, et cette angoisse de ne pas être « normale[s] », « comme les autres ». Tragique condition de ces femmes, dont l’histoire nocturne fut celle d’un déchirement existentiel, d’une histoire ignorée. Or, si leur mémoire fut ignorée, Alexievitch le souligne clairement, c’est parce qu’une autre histoire l’emportera, celle qui fera la grande Histoire, officielle et héroïque.

 

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