Mots-clés

, , , ,

Issu d’une thèse de doctorat d’histoire contemporaine[1] dirigée par Dominique Kalifa, l’ouvrage de Lucia Katz décrit et analyse l’avènement, au XIXe siècle, d’une « nouvelle catégorie de pauvres : les « sans-abri », incarnée dans un dispositif spécifique, celui des asiles de nuit. »

L’étude de l’avènement des asiles de nuit peut se décomposer en trois périodes : après l’émergence (1870- 1880) vient l’engouement, avec notamment la création d’établissements municipaux (1880-1900), puis le relatif essoufflement, c’est-à-dire le ralentissement net des nouvelles inaugurations (1900-1910). L’hébergement temporaire et gratuit s’est institutionnalisé, mais le principe de solidarité universelle, notamment l’inconditionnalité, s’est effacé devant des considérations techniques et financières, révélant des jugements moraux forts.

Les asiles sont d’abord, au lendemain de la Commune, une manière pour de grands bourgeois catholiques et monarchistes de « faire du social » et de refonder leur légitimité dans une République qu’ils n’admettent qu’avec réticence. Le premier asile est créé à Marseille (1872), le deuxième à Paris, six ans plus tard seulement. Il faut quatorze ans pour que des municipalités de gauche ouvrent leurs propres refuges nocturnes.

Au croisement de la charité chrétienne et de la philanthropie républicaine, le dispositif d’accueil des sans-abri a évidemment des visées moralisatrices et sociales, donc politiques. Encouragé par des politiciens de droite, comme Édouard Drumont, qui y voit un préservatif contre l’ « imprévoyance sociale » dont la Commune a montré les tragiques conséquences, il se pare aussi bien des oripeaux de la mémoire ouvrière : on baptisera des asiles « Benoît Malon » ou « Pauline Roland[2] ».

 

Capture d’écran 2016-02-07 à 20.43.24

Les bénéficiaires de ce nouveau secours sont des «sans-asiles», sans distinction de sexe, d’âge, de nationalité ou de religion. Dans le cadre de l’assistance aux adultes valides, la personne sans abri n’est plus considérée comme «vagabonde» ; sinon elle serait arrêtée et jugée en tant que telle. Le délit de vagabondage est puni de trois à six mois d’emprisonnement et, en cas de récidive, à partir de 1885, c’est le bagne, la relégation, l’exclusion radicale. Dans ce cadre répressif, la mendicité est une circonstance aggravante. Pour les pionniers en matière d’hospitalité «moderne», la catégorie juridique s’efface donc au profit d’une étiquette sociale.

L’hospitalité offerte aux pauvres valides rencontre le courant hygiéniste — étuve et morale — si fort au XIXe siècle. Lucia Katz souligne que la filiation entre le système élaboré à partir de la défaite de la Commune et les actuels centres d’hébergements est non seulement idéologique mais d’abord spatiale et architecturale : plusieurs centres, à Marseille et à Paris (le célèbre asile de la rue Château-des-Rentiers) n’ont changé que de nom en cent-cinquante ans.

Les asiles de nuit de cette République si conservatrice, loin de remettre en cause le système industriel et capitaliste, lui permettent au contraire de perdurer en redistribuant des miettes aux assistés, qui dès lors ne doivent plus se révolter. L’hospitalité institutionnelle reste surtout un auxiliaire de police préventive. Les préjugés forts, qui permettent aux asiles de nuit de s’implanter durablement, ont une histoire et survivent à leurs résultats : la légitimité des personnes sans abri en tant qu’assistés est précaire. En apportant des solutions individuelles et dans l’urgence à un problème structurel, les fondateurs empêchent l’émergence d’une conscience de classe et mettent en concurrence les différents profils de sans-asiles entre eux.

Aujourd’hui, le paradoxe de la double violence faite aux réfugié(e)s, tantôt jeté(e)s à la rue, tantôt assigné(e)s à résidence (comme aussi la multiplication des «arrêtés anti-mendicité»), montre que le système n’a pas davantage su secourir les pauvres qu’il n’a voulu éradiquer la pauvreté. L’histoire sociale, politique et policière de cet échec est présentée dans l’ouvrage de Lucia katz de manière concise, accessible et agréable.

________

[1] Sans-abri : l’émergence des asiles de nuit à paris au début de la IIIe République, janvier 2015, Paris 1.

[2] Benoît Malon (1841-1893), militant de l’Association internationale des travailleurs (AIT), communard exilé en Suisse, puis en Italie ; bakouniniste, il évolue vers des positions réformistes. Dans Le Voleur, Darien le moque sous les traits d’un psychologue nommé Menoit Balon. Pauline Roland (1805-1852), institutrice féministe, participe à la révolution de 1848, durant laquelle elle dirige un club de femmes républicaines. Déportée en Algérie au début du Second Empire, elle meurt sur le chemin du retour.

 

arton665-3d475

L’Avènement du sans-abri, Lucia KATZ, Libertalia, collection Ceux d’en bas, n° 5, 151 p., 14 € (superbe couverture de Bruno Bartkoviak ; douze pages d’illustrations)

Entretien avec Lucia Katz sur le site de l’Université populaire de Toulouse.


Jeudi 25 février, à 19h30 à la Bibliothèque associative de Malakoff.

Présentation débat avec l’auteure à Paris, ce vendredi 19 février, à 18h30, à la librairie Le Monte-en-l’air, 71, rue de Ménilmontant 75020.