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Je reproduis ci-dessous la recension par Maxime Kaci de l’ouvrage de Daniel GUÉRIN, Bourgois et bras-nus : guerre sociale durant la Révolution française 1793- 1795, Paris, Libertalia, 2013 (443 p., ISBN 978-2-9180-5929-5, 18 €), paru dans les Annales historiques de la Révolution française, n° 381, «Les Conventionnels» (juillet-septembre 2015).

Capture d’écran 2016-05-05 à 11.49.36La réédition de l’ouvrage de Daniel Guérin paru pour la première fois en 1973, et désormais épuisé dans sa seconde édition de 1998, vient combler un vide et rendre de nouveau accessible ce que l’auteur définissait lui-même comme un condensé censé mettre en évidence le «mécanisme dialectique» de son œuvre majeure : La lutte de classes sous la Première République. Cette synthèse à destination d’un large lectorat aborde des questions qui continuent d’alimenter les débats historiographiques sur la Révolution française. L’approche dialectique de Daniel Guérin porte, en premier lieu, sur le lien et les médiations entre un personnel politique de premier plan considéré comme bourgeois et des bras-nus assimilés principalement aux militants populaires des sections parisiennes. Cette perspective le conduit à analyser le rôle de porte-parole tenu par les Enragés, mais aussi l’attitude des Montagnards qui, selon lui, transigent avec les bras-nus via des intermédiaires moins connus comme Dobsen, président du Comité insurrectionnel le 31 mai 1793, et via des mesures de compromis telles que le maximum, l’armée révolutionnaire ou la Constitution de l’an I. L’encadrement et l’orientation de l’action des militants des sections sont, sans surprise, considérés comme un enjeu fondamental de la période qui induit des débats sur l’ordre et la violence. Daniel Guérin estime qu’à partir d’août 1793 s’opère un passage progressif de la «terreur par le bas» à «la terreur par le haut». Mais les modalités de cette reprise en main divisent les membres du Comité de salut public et deviennent, selon l’auteur, une des clés de compréhension de la coalition hétérogène qui se forme le 9 Thermidor.

Cette lecture dialectique des années 1793-1795 n’est pas exempte de critiques ponctuelles au regard des apports historiographiques récents comme le reconnaît Claude Guillon dans sa préface, à propos de l’imputation par Daniel Guérin du rôle de «chef» des Enragés à Jacques Roux, ou encore à propos de la réduction de la société des femmes révolutionnaires aux positionnements politiques les plus avancés. Mais ce qui peut surtout dérouter le lecteur d’aujourd’hui, c’est l’usage des grandes catégories sociopolitiques, telles que celles de «bourgeois», «bras-nus» ou «populaires» qui sont le socle de la réflexion de Daniel Guérin sans pour autant faire l’objet d’une définition ou d’une réflexion approfondie. Ce choix crée une incertitude dès lors que l’auteur change d’échelles d’analyse : sur la scène parisienne, la Commune est assimilée au «pouvoir des masses» face aux députés des assemblées successives incarnant les intérêts d’une minorité bourgeoise ; mais, au niveau national, après les élections au suffrage universel masculin de 1792, la Convention est le «reflet de la majorité retardataire de la nation» face à une avant-garde parisienne. Dans le sillage de travaux tels que celui de Déborah Cohen sur la nature du peuple ou tels que le colloque Vers un ordre bourgeois ?, toute une production historiographique récente a mis en exergue les enjeux fondamentaux de la construction des catégories sociopolitiques. Peu après la parution de La Lutte de classes sous la Première République, en 1946, Georges Lefebvre, dans un compte rendu, soulignait déjà les problèmes de vocabulaire et, en particulier, la référence aux «prolétaires», «équivoque qui domine et déforme la perspective». Le maintien de ces catégories, dans cette synthèse publiée bien après, indique que les choix lexicaux étaient assumés par Daniel Guérin en raison, notamment, de ses convictions.

En effet, ce que nous donne à redécouvrir cette nouvelle édition, c’est également l’engagement d’un homme qui estime que l’analyse du passé révolutionnaire doit contribuer à «refaire notre bagage d’idées», à repenser «la nécessaire synthèse des idées d’égalité et de liberté» face «aux incapacités de la démocratie bourgeoise». Dans cette perspective, le récit ne s’achève pas avec l’échec du mouvement populaire parisien après les journées de Germinal et Prairial an III, mais bel et bien avec la découverte d’«une plate-forme économique et sociale qui dépassât la révolution bourgeoise» par Babeuf et ses compagnons. L’ouvrage est, pour ainsi dire, conçu comme une archéologie du communisme libertaire défendu par Daniel Guérin. Le mérite de cette nouvelle édition est de permettre au plus grand nombre de relire ses analyses au prisme de ses engagements. La préface, revue et augmentée par Claude Guillon, réinsère très précisément l’œuvre de l’historien dans les débats idéologiques et historiographiques du XXe siècle, en mobilisant aussi bien les travaux de Tamara Kondratieva sur bolcheviks et jacobins que ceux de François Hincker sur Albert Soboul et les Cahiers du communisme. Cette édition est, en outre, augmentée d’un article de Daniel Guérin intitulé «La Révolution déjacobinisée», article dans lequel l’auteur présente et assume les objectifs politiques qui sous-tendent son interprétation. Le livre réédité offre donc la possibilité de (re)découvrir les analyses devenues classiques de Daniel Guérin et de nourrir une réflexion, qui reste d’une actualité brûlante, sur les engagements des historiens et sur les apports des recherches consacrées à la Révolution pour nos sociétés contemporaines.

Maxime Kaci

Couv Guérin Blog