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Le site internet Nouvel Observateur le plus a publié, sur l’heureuse initiative de Rozenn Le Carboulec, à propos du rôle des femmes à “Nuit debout” un texte de l’historienne Christine Fauré, qui resitue les pratiques des féministes participant à cette mobilisation dans l’histoire du droit des femmes depuis la Révolution française.

Je le reprends ci-dessous (on retrouvera les liens, ici soulignés, dans l’original).

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À Nuit debout, le 13 avril, le temps de parole décompté entre hommes et femmes est profondément inégalitaire : 86% d’hommes contre 14% de femmes.

Le 21 avril, à la commission féministe, bien sûr l’avantage va aux femmes dans les discussions mais le débat roule sur les questions de fonctionnement : comment articuler les commissions entre elles, quel rythme de réunion adopter, rien de personnel n’est dit, la critique de l’expertise n’est pas à l’ordre du jour et les thématiques retenues flirtent de très près avec la sociologie des mouvements sociaux : les femmes au travail, les femmes migrantes, les femmes rom.

À Nuit debout, on est bien loin
de l'anti-électoralisme de mai 68

Le sérieux de la recherche et le vote à satiété apparaissent comme une garantie démocratique, comme s’il y avait en matière de prise de décision, une revanche à prendre : c’est la révolution revue par le formalisme cognitiviste ; l’anti-électoralisme de mai 68 qui signifiait, outre la stigmatisation des classes politiques en place, le désinvestissement du vote comme processus démocratique, est très loin.

Si les femmes prennent peu la parole, c’est qu’elles ne décident pas ; qu’elles n’ont pas la maîtrise de leur cadre de vie. En l’occurrence, dans ladite commission, le débat prend la forme d’une prise de décision sans cesse réitérée, presque compulsive. Mais cet apprentissage de la démocratie directe n’empêche pas l’émergence de leaders : celles et ceux qui ont le plus parlé. Hier soir, les résistances violentes au séparatisme féministe – dont l’argument principal est : en l’absence de leur oppresseur, les femmes entre elles parlent plus facilement et c’est une des conditions de la libération de leur parole –, ne se sont pas fait sentir. Mais paraît-il, il n’en est pas toujours ainsi depuis le début du mouvement.

À travers ces quelques notations, on comprend que la formule «le personnel est politique», tel que les années 70 l’avait mis en pratique à travers les groupes de parole, tenus dans des appartements, dans des lieux confinés, pas dans l’espace public, est passé de mode ; que cette libération de la subjectivité et de l’histoire individuelle est devenue le signe de la société dominante égotiste et exhibitionniste ; aujourd’hui il suffit d’avoir un cancer pour faire un roman. On comprend aussi que l’écriture d’une nouvelle Constitution qui initiera de nouveaux comportements démocratiques avec la création de nouvelles institutions ne se fera pas sans les femmes, aguerries à la prise de décision.

La disqualification politique des femmes
est devenue irrecevable

La notion de droit des femmes avait vu le jour sous la Révolution française, à partir d’une déception : lorsque les femmes révolutionnaires avaient constaté qu’on ne parlait pas d’elles dans la première Constitution en 1791. Elles avaient pourtant investi à l’instar des hommes les formes consacrées de la parole publique ; elles avaient émis des doléances, signé des pétitions, proclamé des déclarations mais elles étaient certainement trop peu nombreuses à le faire. L’argument du déficit culturel et intellectuel des femmes fut ensuite mis en avant pour justifier leur exclusion de la sphère publique. Elles n’étaient pas capables ou, plus pervers, elles ne voulaient pas se distraire du soin de leur famille.

Aujourd’hui, ces arguments qui ramènent à l’homme tous les bénéfices de la collectivité apparaissent éventés, irrecevables. À l’heure où le niveau supérieur des femmes en matière de résultats scolaires, de diplômes, a souvent été chiffré, la disqualification sociale et politique dont elles restent victimes en fin de course, devient incompréhensible.

L’injustice de l’inégalité entre les sexes sera-t-elle l’objet d’une prochaine révolution ?

Les modèles historiques dont nous disposons, qu’ils soient populistes, socialistes ou libéraux n’ont jamais mis en œuvre un tel bouleversement et s’il y a une nouveauté dans le projet politique de Nuit debout, adossé à la Bourse du travail, c’est de mettre les femmes à la manœuvre dans l’espace public contre la précarité :

«…Féministes issues des luttes du syndicalisme de précaires ou des mouvements sociaux ; …il s’agit de mettre en avant le féminisme dans la lutte de classes et d’intensifier la lutte de classes dans les espaces féministes» (comme le dit le Glumf).

Christine Fauré