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Capture d’écran 2016-09-04 à 23.53.25Bronislaw Baczko (13 juin 1924—29 août 2016)

J’apprends la nouvelle du décès, le 29 août dernier, de l’historien Bronislaw Baczko en même temps que la parution, en juillet, du Dictionnaire critique de l’utopie au temps des lumières (Georg éditeur) qu’il a codirigé, avec Michel Porret et François Rosset.

Capture d’écran 2016-09-04 à 23.39.11Ci-dessous un extrait de l’introduction du dictionnaire.

« Au mois Vendémiaire et jours suivants » de « l’an second de la République française, une et indivisible », soit au moment même où le calendrier révolutionnaire entrait en vigueur (6 octobre 1793), est joué au Théâtre de la République Le Jugement dernier des rois, une des pièces les plus connues de ce temps enfiévré. Sylvain Maréchal, son auteur, imagine que toute l’Europe est devenue républicaine et que, en vertu du jugement prononcé contre les rois par une assemblée des sans-culottes de tous pays, les souverains de son temps (avec le pape) sont exilés sur une île déserte, condamnés à s’entre-déchirer avant de disparaître dans l’éruption apocalyptique d’un volcan. Les sans-culottes, unis fraternellement aux sauvages des îles avoisinantes, savourent le spectacle à distance comme un feu d’artifice libérateur.

Dans cette œuvre emblématique d’une révolution que Maréchal se plaît à décréter sur tout le continent, c’est un renversement radical qui s’opère : alors qu’elle avait si longtemps accueilli les aspirations à un monde meilleur, les raisonnables projets de réformes comme les visions les plus hardies, l’île est maintenant juste bonne à abriter le royal rebut de l’humanité libérée. Un peu naïvement, certes, mais avec la conviction euphorique du citoyen de 1793, Maréchal figure le rapatriement sur le continent, dans les terres habitées par les hommes réels, des projections et des expériences qu’ils avaient dû confiner jusqu’ici dans les lointains insulaires. L’utopie n’est plus rêvée dans un ailleurs prudemment circonscrit, elle est réalisée au milieu de nous ; elle ne serait donc plus utopie.

Pourtant, malgré tous ses désirs, Maréchal n’a pas posé le point final à l’histoire de l’utopie qui n’a cessé, jusqu’à nos jours, de se réinventer. Mais son exemple nous rappelle que cette histoire, faite d’épisodes multiples qui se succèdent ou se côtoient sans toujours s’articuler, est marquée significativement par la rupture de la Révolution. Il n’est pas exagéré de dire qu’avec 1789 l’utopie change de statut, de finalités et peut-être même de nature. Dans le siècle qui précède cette date, elle s’est imposée dans le paysage littéraire comme un genre établi, non pas parce que c’est alors qu’il aurait été codifié (il l’est, pour ainsi dire, dès le prototype de Thomas More), mais parce que, avec la multiplication de ses avatars après Denis Vairasse et Gabriel de Foigny, il se décline en une infinité de variations par rapport à un modèle retravaillé sans cesse et néanmoins toujours reconnaissable.

La multiplicité et la diversité sont les traits distinctifs de l’utopie au temps des Lumières. C’est ce que révèle d’abord l’examen collectif des très nombreuses œuvres, des plus obscures aux plus illustres, qui nourrit le présent ouvrage. Avec, d’emblée, une heureuse surprise : loin de ressasser toujours les mêmes schémas et les mêmes astuces, selon le reproche si souvent adressé au genre, ces œuvres ne lassent pas. On évolue dans leur collection comme les visiteurs au musée de l’inventivité humaine, telle qu’a pu l’inspirer cette ère de prospective. Car la variété du corpus des utopies, formelle, thématique et même idéologique, n’est pas confuse. Elle tient dans un périmètre aux contours mobiles qu’ont tracés les hommes de ce temps sous l’impulsion des énergies réformistes qui les habitent. Entre enthousiasme et perplexité, ils ont répondu sur tous les registres aux invitations d’un monde toujours plus vaste et complexe dont ils ont revendiqué la maîtrise. De cet esprit prospectif, l’utopie est sans doute, au temps des Lumières, le champ d’expression et de représentation le plus symptomatique et le plus riche. Elle embrasse la science et les techniques, les mœurs, l’économie et la politique, la philosophie, les arts, les croyances. C’est toute la culture des Lumières qui trouve en elle le champ dont elle a besoin pour s’exposer dans son ampleur épistémologique.

À la fois modèle discursif et mode de penser, l’utopie de ce temps est donc bien trop différenciée pour qu’on puisse la saisir dans une définition satisfaisante. L’ensemble des essais réunis ici montre assez l’étendue des nuances et des perspectives différentes qu’il faut adopter, en les additionnant, si l’on veut se faire une idée à peu près juste de cet objet en œil de mouche. Les contemporains de Fontenelle, de Rousseau et de Condorcet ont eux-mêmes tourné autour de cette définition avec circonspection et leurs tentatives dans ce sens ne sont pas univoques.

Si le Dictionnaire de l’Académie française n’enregistre le mot «utopie» que dans sa quatrième édition de 1762 en évoquant notamment La République de Platon avec l’île de Thomas More, la cinquième édition (1798) du même abécédaire, après le choc révolutionnaire, définit ainsi le genre chimérique : « Utopie se dit en général d’un plan de Gouvernement imaginaire, où tout est parfaitement réglé pour le bonheur commun, comme dans le Pays fabuleux d’Utopie décrit dans un livre de Thomas Morus qui porte ce titre. Chaque rêveur imagine son Utopie. »

En aucun lieu ! Dérivé du néologisme latin « utopia », lui-même fondé sur des éléments grecs – « ou-topos », terre de nulle part ; « eu-topos », terre du bonheur –, le mot « utopie » désigne l’endroit improbable de la félicité humaine, soit la région imaginaire des cinquante-quatre magnifiques cités que brosse Thomas More avec De optimo reipublicae statudeque nova insula Utopia (1516), bien inspiré par La République de Platon, l’humanisme d’Érasme et les récits de la conquête du Nouveau-Monde qui élargissent l’esprit des Européens. En 1532, François Rabelais en fait un néologisme français dans Pantagruel (« un grand pays de l’Utopie »). Décapité publiquement le 6 juillet 1535 pour avoir contesté l’autorité du nouveau chef de l’Église anglicane Henri viii, qui récuse la prépondérance pontificale, More rêvait par écrit de « corriger des erreurs commises dans nos villes, nos pays, dans nos royaumes ». Ludique ou réformiste, spiritualiste ou matérialiste, chaque impulsion utopique est guidée par une exigence de justice ou de réparation d’injustice que conditionne l’imaginaire égalitaire.

Depuis la Renaissance, l’utopie narrative reste marquée par cette tradition du roman d’État sur une communauté humaine soumise aux tables de la loi comme ciment du contrat social. Le législateur-fondateur, parfois conquérant militaire de l’île des Utopiens, ne manque pas de la fortifier pour la protéger. La question philosophique du récit chimérique comme isolat du bien reste politique : comment imaginer un monde idéal, figé dans le présentisme de la perfection hors de l’Histoire, avec une législation tellement parfaite qu’elle oblige les Utopiens à renoncer aux libertés individuelles pour mieux vivre dans la transparence égalitaire de la cité idéale et du bonheur obligatoire sous l’autorité paternelle du souverain vertueux ?

Si « Utopie » signifie tout à la fois la cité du bonheur et celle située nulle part ou invariablement ailleurs, ce genre littéraire implique le dispositif narratif de l’éloignement et de l’acculturation anthropologiques que notre Dictionnaire critique illustre de façon parlante. Le voyageur-narrateur ne peut gagner la société idéale de la cité chimérique qu’au moyen d’une Odyssée initiatique qui parfois culmine dans un naufrage libérateur comparable à celui qu’éprouve Robinson Crusoé avant d’être le conquérant chrétien, l’exploiteur utilitariste et le législateur solitaire d’une île déserte. […]

 Ses deux collaborateurs ont publié une nécrologie de Baczko.

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