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Nouvelle illustration du fait que la Révolution française continue de travailler le théâtre, et les esprits: François Orsoni met en scène La Mort de Danton, de Georg Büchner, du 10 au 23 octobre, à la salle Pablo Neruda de Bobigny.

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Je reproduis ci-dessous un extrait de l’entretien entre le metteur en scène et Jean-François Perrier (mai 2016), dont vous pouvez lire l’intégralité ici.

MC93 : Cette pièce est la première de Büchner. Pensez-vous qu’elle contienne, comme souvent pour les premières pièces, un questionnement sur le théâtre ?

F.O.: Tout à fait. Dans La Mort de Danton, la pensée de Büchner s’exprime à travers le personnage de Camille Desmoulins, lui-même homme de plume, journaliste, double fantasmatique. Lors d’une soirée entre amis, le jeune révolutionnaire s’en prend au théâtre idéaliste, incapable selon lui de représenter le monde dans toute sa diversité, sa violence. « Transporter les gens du théâtre dans la rue, quelle misérable réalité ! » (acte II) s’indigne-t-il pour souligner cet écart. C’est là toute la pensée de Büchner, qui  s’émancipe des critères esthétiques et moraux de son époque. « En toute chose je demande de la vie : une possibilité d’existence et alors ça va. Nous n’avons pas à nous demander si c’est laid ou si c’est beau, le sentiment qu’on a créé quelque chose qui a de la vie, est bien au dessus de ces deux notions, et c’est le seul critère en matière d’art » écrit-il dans son Lenz. Son théâtre saisit des bribes de réel, des fragments de conversations, sans essayer d’enjoliver la réalité. Dans La Mort de Danton, des prostituées font le trottoir, des charretiers se disputent en pleine rue, des ivrognes battent leurs femmes, toute la brutalité de l’existence est saisie à vif. Aucun filtre, mais quelque chose de très brut, d’âpre, qui me rappelle certains documentaires de Raymond Depardon !

MC93 : Quel regard Büchner porte-t-il sur le théâtre ?

F.O. : L’auteur ne théorise en rien son théâtre. Il s’émancipe radicalement des formes classiques, s’inspirant avec beaucoup d’audace des œuvres qu’il affectionne. Son écriture par collages fait preuve d’un « courage du désordre » selon l’expression d’Heiner Müller, et traduit un regard angoissé sur le monde. Au moment où il compose cette première pièce, il vit avec le sentiment d’une arrestation prochaine, due à son engagement politique. Il est inquiet à l’idée, par exemple, de ne pas pouvoir relire les épreuves que doit lui envoyer son éditeur. Il n’y a pas de sa part une préméditation, une volonté de faire œuvre de théâtre. Il me semble simplement que le théâtre de Büchner, sa subjectivité, prend le dessus sur l’Histoire. S’il y a manifeste de la part de cet auteur c’est, me semble-t-il, dans cette affirmation que la réécriture de l’Histoire qui a déjà existé est plus importante que l’Histoire elle-même. La Mort de Danton n’est pas une reconstitution historique mais plutôt une sorte de grand poème lyrique, morbide, entrecoupé de chansons populaires. C’est un exemple de ce que Roland Barthes et Jean Vilar considéraient comme le vrai « théâtre populaire », une combinaison entre un sujet de haute culture, une mise en scène d’avant-garde et des attaches très fortes avec le peuple des spectateurs.

MC93 : Quand Büchner écrit sa pièce, l’Europe a connu deux échecs révolutionnaires, celui de 1789 qui se termine par Napoléon et celui de 1830. La pièce est-elle une réponse à ces échecs ?

F.O. : Je n’ai pas le sentiment qu’il y ait une motivation idéologique dans le travail de Büchner. Le sujet de la pièce est en effet un questionnement sur ces moments historiques qui ont vu le basculement de la Révolution française. Nombreux sont les emprunts aux ouvrages d’historiens, aux discours historiques, mais Büchner ne se contente pas d’un formidable collage, il réinvente aussi l’Histoire, influencé par le théâtre shakespearien. Ainsi, la folie de Lucile rappelle celle d’Ophélie, la mélancolie de Danton évoque Hamlet, les révolutionnaires sont bien plus dépravés qu’ils ne semblent avoir été en réalité. Loin d’une analyse didactique, le drame bascule peu à peu dans l’intime, révélant les coulisses du pouvoir, le backstage politique. Affolé par son manque de popularité, Robespierre apparaît fragile, en proie au doute, torturé. Danton lui aussi, est hanté par les massacres de Septembre, rongé par la culpabilité. L’auteur montre les failles de ces figures mythiques, cette blessure narcissique qui précipite l’entrée dans la tragédie, la folie sanguinaire. […]

MC93 : Ce lien qui nous unit à la Révolution française est à la fois conscient et inconscient ?

F.O. : Politiquement, c’est un lien idéologique fort pour ceux qui y font référence dans leurs discours. Mais c’est aussi un lien inconscient, qui agit encore aujourd’hui sur les comportements. Il n’y a qu’à voir l’attachement viscéral des français au droit de manifester dans la rue, le lieu de la contestation populaire par excellence. Mais aussi le droit à la propriété, si cher aux français, qui est un autre legs, insoupçonné, de la période révolutionnaire. La pièce révèle toute cette genèse de la politique française, son goût fiévreux pour la rhétorique, ces joutes oratoires. La Révolution inaugure une parole publique jusqu’alors réservée à un roi peu enclin aux discours. Hommes de théâtre comme journalistes, bouchers comme avocats, tous prennent la parole, improvisant à la volée des discours. Tous découvrent la jouissance du pouvoir. La mort du père laisse un trône vide, vacant, chacun s’empressant d’y siéger. La Mort de Danton permet ce retour aux origines de notre démocratie, mais offre aussi un questionnement original sur notre rapport à l’engagement, à la réflexion politique, à la circulation des idées. Aujourd’hui, le texte ressurgit avec force, un peu comme s’il avait été enfoui sous des cendres et qu’il avait gardé toutes ses couleurs grâce à cela. Un peu comme les fresques de Pompéi qui ont été protégées par les cendres du Vésuve. Il restitue des morceaux d’une enfance lointaine, oubliée, qui rejaillit.

Salle Pablo Neruda
Salle municipale
31 avenue du Pdt Salvador Allende
93000 Bobigny

En transport en commun
Métro ligne 5 – terminus
Bobigny Pablo Picasso

Mise en scène François Orsoni

Texte Georg Büchner
Traduction Arthur Adamov

Avec: Brice BorgJean-Louis Coulloc’hMathieu GenetYannick LandreinJenna Thiam.

Dramaturgie Olivia Barron
Musique Thomas Landbo
Scénographie-vidéo Pierre Nouvel
Lumières Dominique Bruguière
Costumes Pascal Saint André
Perruques Cécile Larue

Régisseur général Antoine Seigneur-Guerrini
Régisseur son Mathias Szlamowicz
Régisseur plateau Karim Hamache
Chef électricien Olivier Bentkowski

Construction décors Atelier MC93