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Ancien inspecteur du service général des Enfants assistés de la Seine, Ernest Gegout publie cet article dans l’hebdomadaire L’Attaque, «organe socialiste révolutionnaire de la jeunesse», dont il est le rédacteur en chef (n° 3, du 4 au 11 juillet 1888).

 

à M. Philippe Xavier Ignace BARBARIN, cardinal.

 

Les violeurs d’enfants

Enfin ! les événements me donnent raison !

La prêtraille, dans un affolement de rut, a relevé si haut sa soutane et s’est vautrée si bas, qu’elle en a montré son cul.

Et, dame Bourgeoisie, qui vis-à-vis des siens ne se montre pourtant pas bégueule, en est devenue rouge comme une tomate, tant ce spectacle a paru l’écœurer.

Écœurée ! la Bourgeoisie !… Oh ! pas tant que cela, allez ! La vieille catin n’aurait pas bronché, n’aurait pas même tiré les sels hygiéniques, ou déployé l’éventail préservatif, — elle en a vu bien d’autres, la drôlesse — si le Peuple, ce grand enfant terrible, qui finit toujours par voir clair et ne met jamais de gants à sa critique, n’avait eu vent de la chose…

250 enfants, fils de travailleurs, de miséreux, abandonnés parce que le père était mort à la tâche, ou que la mère manquait de travail, viennent d’être violentés, maculés, contaminés ensuite, par les ignobles pourceaux qui, sous leur groin, déboutonnent la soutane de Saint-Joseph !

Et c’est à Citeaux, vous entendez ! à Citeaux où Fourier et ses disciples fondèrent le premier phalanstère, — esquisse de la Société harmonique future — que cette ignoble désharmonie des sexes s’est plantureusement affirmée !

Les responsables ? Je les connais, je vous les dénonce :

En 1881, inspecteur du service général des Enfants assistés de la Seine, j’écrivais sur la colonie pénitentiaire de Citeaux que je venais de visiter et sur les directeurs départementaux du service, qui, avec la complicité de l’Assistance publique, cette proxénète, la pourvoyait de gibier humain :

« Je me suis élevé déjà dans divers rapports contre l’envoi en correction de nos enfants, envoi trop légèrement, trop fréquemment demandé par nos directeurs, et surtout trop facilement accordé par l’administration.

« MM. les directeurs ne comprennent pas assez leurs charges de tutelle. Trop souvent, ils se laissent aller envers les enfants confiés à leurs soins à des mesures excessives, etc. ; trop souvent, ils sacrifient l’intérêt de l’enfant à celui du patron ; trop souvent ils obéissent aux rancunes de dernier, etc.

« L’inspection que j’ai faite de la Colonie pénitentiaire de Citeaux m’a suffisamment prouvé que j’avais raison… J’y ai étudié le mode organisateur. Il est surtout productif pour l’association religieuse qui le pratique, mais il est abusif, atrophiant pour ceux qui en sont les rouages.

« Le mobile de ceux qui dirigent Citeaux, c’est l’intérêt ; leur but, c’est l’enrichissement de la congrégation dont ils sont les mandataires.

« Là où il faudrait une surveillance active, une étude constante des caractères, des aptitudes ; une direction dépouillée de tout intérêt privé, dévouée exclusivement à la réorganisation morale de la phalange infantile, on ne trouve qu’une organisation spéculatrice à l’excès !…

« On ne s’occupe ni du caractère, ni des tendances, ni des aptitudes de l’enfant. On n’a qu’un désir : l’exploiter !

« La somme de travail qu’on réclame de lui excède ses forces. L’instruction qu’on lui donne est nulle : une heure de classe par jour et seulement après les travaux agricoles de la journée !… Or, parmi ces enfants, il y en a qui n’ont pas dix ans !…

« Quant au personnel dirigeant, il n’est guère à la hauteur du rôle moral qu’il devrait remplir. Les frères qui surveillent nos enfants ne sont ni instruits ni intelligents, et j’ai grand peur, quand je vois confier à de pareils êtres, l’œuvre de réhabilitation que poursuit l’Administration. »

Pourquoi diable aller plus loin ! Cela suffit, n’est-ce pas ?

En revenant d’inspection, j’ai dit au Poubelle[1] d’alors, qui a dormi en m’écoutant, puis au ministre du jour qui en a souri : « J’ai vu à Citeaux des êtres dangereux : des frocards de 17 à 60 ans, à faces suintant la brutalité et le vice. Ils mangent bien, ils boivent bien, ils ne travaillent pas ; ils vivent dans l’isolement de la femme, ils grouillent sous le soleil de la Bourgogne, et c’est à ces gens-là que vous confiez les fils du Peuple ! gare ! »

Et le Poubelle d’alors qui rêvait Mairie centrale, s’est réveillé pour me blâmer ; et le pacha de la place Beauveau, a failli prendre sa plume pour signer ma révocation !

J’eusse dû alors envoyer comme un crachat ma démission à la face de toute cette vadrouille[2] administrative. J’ai attendu, croyant malgré tout et naïvement faire quelque bien comme fonctionnaire.

Les années suivantes, je dénonçais les complicités de l’Assistance publique à Mettray[3], aux Bon Pasteur de Rennes et de Nevers, à Montévrain, à Levallois-Perret, à Moulins, etc. etc. Et mes rapports étaient jetés au panier.

Arriva l’affaire de Porquerolles. Je devais aller là-bas. On s’y opposa. Et les martyrs de l’île Roussen — dont j’ai parlé dans le Cri du Peuple — furent dirigés sur Citeaux ! Et ceux qui aidèrent à leur martyre, les  Bruyère et les Savouré de l’avenue Victoria, furent bien mis au rancard durant quelques jours — ce pour accorder un semblant de satisfaction à la vindicte publique — mais ils furent renommés bien vite : le premier, membre de la Commission de surveillance de l’Assistance publique ; le second, directeur du service des Enfants assistés d’un des départements les plus importants du centre.

Ne voulant plus alors subir la souillure du fonctionnarisme, j’exigeai, par lettre au ministre Sarrien[4], ma révocation. Le Conseil d’État eut la gracieuseté de me l’accorder.

Eh ! vous, ceux du Travail ! faites donc des enfants, avec l’espoir que si vous ne pouvez les les élever, l’Assistance mandatée et payée par vous — par vous surtout — leur viendra en aide aux jours de misère…

Vos fils ! l’Assistance, cette vieille pourvoyeuse, qui entretient « son homme », M. Peyron[5], dédaignera même de les vendre aux sales passions des ensoutanés, elle les leur donnera !

Ernest Gegout

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[1] Eugène René Poubelle (1831-1907), préfet de la Seine de 1883 à 1896 ; il imposa les boîtes à ordures normalisées qui ont pris son nom. [C. G.]

[2] Vadrouille signifie communément promenade, vagabondage, parfois lié à la recherche de plaisirs ; le mot peut également désigner « une femme de mœurs légères et de basse condition » (Dictionnaire de l’argot français et de ses origines). On peut donc comprendre ici : « J’eusse dû envoyer ma démission à toute cette putain d’administration ». [C. G.]

[3] Où sera « placé » Jean Genet. [C. G.]

[4] Jean Marie Ferdinand Sarrien (1840-1915), républicain modéré, plusieurs fois ministre de l’Intérieur, de la Justice, et finalement Président du Conseil. [C. G.]

[5] Le Dr Ernest Peyron fut directeur général de l’Assistance publique de 1884 à 1898. [C. G.]

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