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Comme j’en avais fait mention ici-même à l’époque, j’ai croisé Erwan Sommerer dans un séminaire de philosophie. Je venais parler de démocratie directe, et lui de Sieyès, dont ce docteur en sciences politiques est un spécialiste (personne n’est parfait !).

Erwan Sommerer a publié récemment aux Éditions du Monde libertaire un petit livre intitulé L’Anarchisme sous la Révolution française, et sous-titré « De la table rase institutionnelle à la contestation permanente des lois » (s. l. n. d., 70 p., 5 €).

Lequel opuscule m’a plongé dans un abîme de perplexité.

Oh ! certes, l’auteur n’est pas assez sot pour méconnaître l’anachronisme qu’il commet : tout au contraire, il le revendique dans le premier titre de chapitre « Assumer l’anachronisme ». Je dois avouer que cela m’a fait penser aux jeunes locataires qui s’installent dans mon escalier, et se croient autorisés à m’empêcher de dormir jusqu’à 6 h du matin parce qu’ils ont affiché dans le hall un mot d’excuses préventives…

L’auteur aurait pu choisir pour titre « L’Anarchisme et la Révolution française », ce qui lui eut peut-être permis un abord plus nuancé du sujet. Mais non, c’est sous la Révolution que nous sommes, et qu’il se trouve « des anarchistes insoupçonnés préfigurant à leur manière les façons de penser de leurs continuateurs du siècle suivant » [p. 9].

Ici, première interrogation : puisque l’auteur n’ignore ni l’existence des Enragés, qu’il mentionne p. 8, ni celle de mon travail (il indique Notre Patience est à bout en note, p. 8, à la suite de la Lutte des classes sous la Première République de Guérin), pourquoi ceux-ci ne font-il pas – au moins partiellement – l’objet de son étude ? (Varlet, par exemple, et sa belle déclaration sur l’incompatibilité entre révolution et gouvernement)

Parce que j’aurais épuisé, ou que je me serais trop « approprié » le sujet ? C’est envisageable, mais amène immédiatement d’autres questions : pourquoi ne pas le dire ? pourquoi ne pas même évoquer cette abstention ?

Et encore : pourquoi ne me citer que comme continuateur de Guérin et ne pas mentionner que j’ai abordé dans la conclusion de Notre Patience la question que l’auteur traite – et que j’ai réfuté sa position ?

La thèse de l’auteur, il la résume ainsi :

Une phase de crise politico-institutionnelle et de transition entre deux régimes, bref une “révolution”, génère nécessairement des comportements et des idées anarchistes. [p. 9] C’est donc à ces penseurs ou à ces praticiens d’un anarchisme involontaire, fragile et parfois vite désamorcé, que l’on s’intéressera ici. [p. 11]

Connaissant ses goûts intellectuels, on ne s’étonnera guère de voir Sommerer débusquer en Emmanuel – chouchou – Sieyès le premier de ces anarchistes involontaires ! Suivent Condorcet, Saint-Just, Marat (« La colère comme révolution permanente » !), Sylvain Maréchal – sans doute le « candidat » le plus sérieux –, et Benjamin Constant.

Tous, selon l’auteur, « ont entrevu la nécessité de penser la liberté comme réitération de la fondation et ont alors réfléchi à la meilleure manière d’organiser la lutte contre le retour des préjugés ou de la tradition. » [p. 67]

Cette assertion me paraît fort discutable ; par surcroît, elle rompt avec les définitions en vigueur de l’anarchisme révolutionnaire (c’est de cela qu’il est question) pour le cantonner dans un vague « esprit de révolte intellectuelle » (l’expression est de moi et non de l’auteur). En effet, les questions de l’État et de l’exercice de la souveraineté populaire ne se posent plus.

« Relire Condorcet, Sieyès, Marat et Maréchal n’est pas si inutile ou aberrant », conclut Sommerer.

Nous voilà d’accord !

Mais quel rapport avec l’anarchisme ? Aucun qui soit établi ici.

N’était que nous aurions, « nous » les révolutionnaires de toutes tendances, « quelque chose en nous de l’anarchie »…

Comme on a tous – nous les hommes! ah!  non, il n’y a pas de femmes anarchistes involontaires! – « quelque chose en nous de Tennessee [Williams] »…

La belle affaire !