Étiquettes

, , , , , , , , , ,

Claude Guillon me donne la possibilité de répondre à ses brefs commentaires sur mon livre, et je l’en remercie.

Je ne peux, pour commencer, qu’assumer à nouveau l’anachronisme de mon propos : oui, il y a eu des anarchistes bien avant le XIXe siècle, sans doute même dès l’antiquité grecque – et peut-être avant, mais nous ne le saurons jamais – et rien n’interdit alors d’en chercher pendant la Révolution française. Que Maitron, Nettlau, Dommanget et Vovelle, parmi d’autres, aient partagé cette idée n’en prouve certes pas la validité, mais je suis heureux de constater qu’ils sont à mes côtés pour faire du bruit, la nuit, dans la cage d’escalier de Claude Guillon.

Mais il est évident que le différend, exprimé assez explicitement, porte surtout sur les auteurs que j’ai choisis et sur les idées que j’identifie à l’anarchisme pendant la période révolutionnaire. Si je laisse de côté Marat et Maréchal (plutôt faciles à accueillir dans la famille anarchiste) et Constant (il ne sert dans mon livre qu’à illustrer ce que j’appelle l’« anti-anarchisme »), il reste Sieyès et Condorcet.

Si j’ai bien compris, Claude Guillon me reproche de les déguiser en anarchistes. Ce faisant, je serais amené à rompre « avec les définitions en vigueur de l’anarchisme révolutionnaire », les deux auteurs concernés ne posant ni la question de l’État, ni celle de la souveraineté populaire. Je me propose d’examiner cela, l’idée de malmener des définitions établies étant à mes yeux un programme raisonnable.

A propos de l’État, je plaide coupable. Enfin presque : mon livre vise en effet à montrer que le rejet des préjugés et de la tradition mène ces auteurs à une critique généralisée des constructions sociales (hiérarchies d’Ancien régime, privilèges, etc.) qui tendent à se faire passer pour éternelles ou immuables. Or, s’ils ne vont pas jusqu’à mettre en cause ce grand préjugé qu’est la nécessité de l’État, ils ouvrent en quelques sortes la boite de Pandore. Sans compter – c’est le cœur de mon propos – que leurs réflexions sur la possibilité de renouveler la révolution, de réactiver régulièrement le pouvoir constituant à des fins de refondation de l’ordre social et institutionnel, impliquent une forme de bouleversement continuel de l’État, jamais stabilisé, toujours détruit et reconstruit. Le Léviathan en ressort sérieusement fragilisé.

Est-ce suffisant pour relier ces auteurs à l’anarchisme ? Je ne cache dans mon livre ni leurs limites, ni leurs égarements. Mais malgré cela, je réponds par l’affirmative. Si je m’autorise à le faire, c’est parce que je pense que même une société sans État génèrera ses propres dérives autoritaires, son propre conservatisme, ses pratiques hétéronomes, et donc que l’insistance sur la réitération de la révolution est plus importante que le seul objectif d’abolition de l’État. Landauer, en son temps, n’a pas dit autre chose : la lutte contre les institutions étatiques ne doit pas masquer le fait que l’État se reconstitue sous une autre forme, plus diffuse, dès que la vitalité révolutionnaire s’estompe et que de nouveaux préjugés s’installent, y compris chez les anarchistes.

Je serai moins bavard sur la question de la souveraineté populaire, qui ne me semble aucunement liée à l’anarchisme, bien au contraire. Cette notion m’apparaît cruellement dépendante de fictions philosophiques à l’arôme rousseauiste, à savoir l’idée qu’il existerait un « peuple », et que ce « peuple » aurait une sorte de volonté infaillible à laquelle l’individu devrait se subordonner. Sieyès, quelques décennies avant Stirner, a le mérite de nous vacciner contre cette absolutisme-là.

Loin de vider l’anarchisme de sa substance et de le réduire à un simple « esprit de révolte intellectuelle », je crois donc que le chemin de traverse que j’ai emprunté (en prenant soin de préciser que les Enragés ont eux-aussi des choses essentielles à nous dire) peut à la fois l’étoffer et le délester du superflu.

Alors je ne saurais dire si nous avons tous « quelque chose en nous de l’anarchie », comme le dit Claude Guillon. Mais l’argument de mon livre est que si ce « quelque chose » existe, l’activer dépend de conditions très particulières : non seulement adhérer à l’idée révolutionnaire et en déduire une pratique politique, mais aussi valoriser la révolution – la transition, la refondation, appelons ça comme on veut – en tant que telle. Autrement dit, ne pas rêver comme le font certains anarchistes, continuateurs inavoués de Constant, à un ordre post-révolutionnaire définitif et immobile.

Pardon d’avance pour le tapage nocturne.