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Les Cahiers d’Histoire publient un passionnant entretien entre Anne Jollet et Michelle Zancarini-Fournel. J’en donne un cours extrait ci-dessous.

Se reporter à l’intégralité de l’entretien sur le site des Cahiers d’Histoire (y compris pour les notes du passage reproduit).

AJ : La première partie du livre s’intitule « Les subalternes face à l’autorité royale ». La formulation est assez peu habituelle en histoire moderne en France. Pourrais-tu donc revenir sur ton rapport aux Subaltern Studies, et plus globalement sur cette valorisation anglo-saxonne d’un certain nombre de concepts ? Dans cette perspective, peut-être pourrais-tu nous dire quelques mots sur la façon dont tu situes le travail de Jean Nicolas  par rapport à tes réflexions ?

MZF : J’ai rédigé un article dans Actuel Marx, en 2012, pour montrer justement que, contrairement à ce qu’on pensait, les thèses de Thompson avait été connues plus précocement qu’on ne le dit, c’est-à-dire bien avant la traduction de 1988. Dans les séminaires, dans les colloques, dans les revues, circulaient déjà des extraits de La formation de la classe ouvrière anglaise. Je montre dans cet article comment Thompson a eu une certaine influence sur la première école de Subaltern Studies, celle des historiens indiens. D’ailleurs Thompson a prononcé des conférences en Inde, comme Hobsbawm, et tous les deux ont noué des liens avec ce groupe. La plupart d’entre eux sont issus d’un groupe marxiste-léniniste maoïste de l’Inde. Le contexte politique est alors très particulier : au début des années 1980, les Subaltern s’intéressent aux masses paysannes en voulant se démarquer à la fois de l’histoire coloniale anglaise, mais aussi de l’histoire indienne, d’une histoire nationaliste et nationale indienne, qui a partie liée avec la bourgeoisie ayant libéré l’Inde du colonialisme. C’est donc pour se démarquer de ces deux voies historiographiques que les Subaltern développent cette histoire des masses paysannes en montrant comment, par un certain nombre de gestes, de rites, de chants, de paroles, ils expriment une forme d’insubordination par rapport à leur situation. Cette démarche est directement héritée de Gramsci, qu’on présente souvent comme le grand connaisseur de la classe ouvrière italienne, mais qui en fait, c’est en tout cas son point de départ, est un grand connaisseur des paysans, en particulier des paysans sardes. Il réfléchit beaucoup sur la question paysanne, ce qu’il a appelé la « question méridionale », et cette description de ce qu’il appelle le « folklore », les Subaltern Studies de la première mouture s’en inspirent beaucoup pour leur étude des paysans indiens. Et c’est tout à fait proche des travaux de Jean Nicolas, qui a été pour moi une grande source d’inspiration, car La Rébellion française, parue en 2002, est un très grand livre, trop peu connu. C’est pourquoi j’ai mis en tête du deuxième chapitre ce qui pour moi est la clé de mon livre, la citation de Nicolas qui dit : « Ne risque-t-on pas de gauchir l’image du réel en isolant la continuité des jours et l’écoulement répétitif de la vie quotidienne, les accès et les phases de la contestation ». C’est-à-dire qu’on ne fait pas grève tout le temps, on ne manifeste pas tout le temps, on ne se révolte pas tout le temps. Et ce que j’ai essayé de faire dans le livre – je ne sais pas si j’y réussis dans tous les chapitres –, c’est justement de montrer aussi cette continuité des jours.

AJ : Le livre de Jean Nicolas est peut-être arrivé à contretemps, dans une période où l’histoire sociale semblait avoir épuisé ses ressources et l’histoire quantitative aussi (pensons aux critiques radicales de Bernard Lepetit). Il a fait l’objet d’une forme de « sous-lecture ». Vois-tu ton livre comme s’inscrivant dans un renouvellement de l’approche sociale et politique, ou comme un écrit un peu atypique ou décalé par rapport à la production historiographique dominante en France ?

MZF : Je suis d’accord avec toi sur la question de l’histoire sociale, qui a subi une délégitimation à partir du début des années 1980, mais il y a eu à partir des années 1995-2000 un renouveau, que ce soit sur le XIXe ou le XXe siècle, avec de jeunes historiens comme Xavier Vigna, François Jarrige pour le XIXe, qui justement approfondissent les chemins déjà tracés. Une association a été créée en France pour « l’histoire des mondes du travail » (AFHMT), alors que, dans les années 1980, il était presque indécent d’en parler.

AJ : Je partage tout à fait. Nous avons publié en 2003 un numéro des Cahiers d’histoire intitulé « Comment les historiens parlent-ils du travail ? », auquel a participé Michel Pigenet, spécialiste d’histoire du travail, devenu depuis premier président de l’AFHMT. Tous ceux qui étudiaient ces questions étaient encore assez pessimistes, disaient leurs difficultés à avoir des étudiants, leur sentiment de ne pas être entendus.

MZF : C’est vrai, mais il y a aussi un problème que nous avons du mal à saisir : les étudiants sont dans une telle précarité par rapport au travail… Je le vois bien dans les séminaires, les étudiants n’aiment pas parler de ça, parce qu’ils n’ont pas de travail ; ce n’est pas seulement un problème épistémologique, c’est une réalité sociale. Le travail n’a plus du tout la forme qu’il pouvait avoir alors.

AJ : On comprend que ces analyses font partie de ce qui t’a guidée pendant cette écriture. Dans le livre, tu t’appuies sur ces travaux récents qu’on voit se multiplier en histoire sociale, que ce soit sur la question des résistances à l’esclavage, à la colonisation, à l’exploitation ouvrière ou des révoltes. À travers cette histoire des acteurs inscrits dans des rapports de domination que tu valorises, on revient à une politisation des problématiques, y compris dans des historiographies des sensibilités, des émotions, qui ont pu en éloigner. En même temps, ton  analyse des révoltes procède de façon assez différente de celle de Jean Nicolas, que nous avons évoquée précédemment.

MZF : Pour moi, il a été une source d’inspiration, pour tout. Bien avant ce livre, lorsque j’ai étudié les révoltes urbaines des années 1980-1990 par exemple. Il a été pour moi extrêmement important. Le colloque qu’il a publié, bien antérieur à 2002, – que je cite dans la biographie, que j’utilise dans mon article d’Actuel Marx – a été important pour justement montrer que l’histoire sociale a été enterrée un peu trop vite, qu’elle n’a pas disparu. Des gens comme Nicolas, justement, l’ont portée à bout de bras, y compris durant les « années noires » de l’histoire sociale.