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Yannick Bosc et Florence Gauthier ont eu l’excellente idée, en cette année du centenaire de la Révolution russe, de rééditer en un petit volume les textes de l’historien Albert Mathiez consacrés à la comparaison entre les révolutions russe et française.

Éditions Critiques, 139 pages, 14 €.

Je reproduis ci-dessous l’un des textes du recueil qui vaut pour toutes les révolutions: «Comment les révolutions débutent», initialement publié dans L’Humanité du 6 août 1921.

Par ailleurs, on trouvera après le texte de Mathiez un passage du recueil à propos duquel je me perds en conjectures et espère les lumières des auteurs…

Comment les révolutions débutent

Mon ami le sceptique, qui se proclame réaliste, me dit en souriant : Les affaires de la révolution vont mal ! L’émiettement des forces ouvrières fait des progrès. Voici que Moscou jette un ferment de division parmi les syndicalistes révolutionnaires. Allons, ce n’est pas encore pour demain !

Et moi je lui réponds : les révolutions ne sont pas l’œuvre des chefs. On ne fait pas une révolution comme on fait une émeute par un coup de main préparé. Les révolutions se déclenchent toutes seules. Elles déconcertent par leur soudaineté toutes les prévisions. Les chefs n’apparaissent et n’exercent sur elles leur action qu’une fois qu’elles ont éclaté. Exemple : la Révolution française et la révolution russe.

En 1789 il n’y a pas en France de partis ni de journaux. Aucune trace de complot ni d’organisation. En vain, quelques historiens réactionnaires ont soutenu après coup le contraire. Augustin Cochin, qui a repris à son compte la vieille thèse de complot formulée par le jésuite Barruel, a été obligé d’avouer, dans son étude sur la campagne électorale de 89 en Bourgogne, que les preuves manquaient.

Joseph de Maistre lui-même a lavé les francs-maçons illuminés de l’accusation d’avoir combiné l’explosion dans le secret des loges.

On comprendrait mal, en effet, que quelques milliers de francs-maçons qui appartenaient d’ailleurs la plupart aux classes privilégiées, aient pu mettre en branle les innombrables jacqueries qui éclatent à l’improviste sur tous les points du territoire dès le lendemain de la convocation des États Généraux. Il suffit de lire la correspondance des agents de l’autorité royale, subdélégués, intendants, gouverneurs[1], pour se rendre compte de la soudaineté prodigieuse d’un mouvement irrésistible qui les frappa de stupeur et d’impuissance. Les meneurs qui conduisent les bandes paysannes à l’assaut des châteaux ou les foules d’artisans à l’assaut des barrières de l’octroi ou des hôtels de ville, sont des gens obscurs dont on ne sait même pas les noms. On est bien en présence, comme Taine l’a reconnu, d’une anarchie spontanée.

La révolution russe n’a pas débuté autrement en mars 1917. Les chefs bolcheviks, qui la dirigeront quelques mois plus tard, étaient en prison à l’étranger. Lénine attendait en Suisse les événements. Ce ne sont pas les cadets de la douma qui ont donné le signal des émeutes. Elles les ont surpris et effrayés. La Douma débordée n’a fait qu’enregistrer les faits accomplis. Les chefs des premiers soviets, où fraternisèrent ouvriers et soldats, sont tout aussi inconnus que les paysans qui soulevèrent la Provence, la Bretagne, l’Alsace, le Dauphiné, dix autres provinces, de janvier à juillet 1789. Les révolutionnaires, qui paraîtront ensuite, s’étonneront de la facilité avec laquelle l’œuvre de destruction s’accomplit.

Déroulement logique des choses. Les chefs, précisément parce qu’ils sont des chefs, ont le sentiment de leurs responsabilités. Avant d’agir ils réfléchissent. Ils ne veulent rien laisser au hasard. Ils craignent les échecs. La part d’inconnu que renferme l’avenir pèse sur leur hardiesse. En avril 1792, quatre mois seulement avant le 10 août qui précipita le Trône, Marat, découragé, ne croyait plus au succès.

Ce qui caractérise une révolution, ce qui la distingue d’une émeute, c’est l’élan anarchique qui l’emporte. L’émeute ne groupe pour l’action que les hommes d’un parti. La révolution met en branle les masses profondes inorganisées. On fixe d’avance le jour d’une émeute. On est impuissant à prévoir la date d’une explosion révolutionnaire.

Cela ne veut pas dire qu’on ne puisse reconnaître, à des symptômes sûrs, que les temps sont proches. Quand les classes privilégiées doutent elles-mêmes de leur droit, quand elles multiplient à la fois les concessions et les coups de force, quand elles se révèlent incapables de remédier aux maux de l’État, et, d’autre part, quand les foules, qu’elles ne tiennent déjà plus en mains, manifestent collectivement leur mécontentement, quand l’agitation devient endémique, quand la troupe cesse d’être obéissante, alors l’observateur peut formuler son diagnostic.

Pour que la révolution succède à l’émeute, il faut nécessairement que l’ordre établi n’inspire plus que le dégoût et la haine à la majorité du pays. Ce facteur psychologique est décisif. Peu importe que le mécontentement, qui sera l’âme de la révolte, s’inspire de causes diverses et parfois opposées, comme ce fut le cas dans la France de 1789, l’essentiel est que ce mécontentement grandisse au point de faire désirer aux masses un changement quel qu’il soit.

Il entre, en effet, dans la passion collective d’où sortent les révolutions, autant de besoins de vengeance, de fureur destructive que d’idées positives. Les paysans français qui déchaînèrent la Grande Peur savaient fort bien ce dont ils ne voulaient plus. Ils ne voulaient plus des dîmes, des corvées, de la milice, de la gabelle, etc. Ils savaient moins bien par quoi le régime odieux qu’ils démolissaient serait remplacé. Jaurès devinait l’obscur travail de leurs cerveaux quand il proclamait un jour la fécondité de la haine.

Mon ami le sceptique, qui tire argument des divisions des révolutionnaires pour ajourner sine die la date de ses espoirs, raisonne avec son esprit, en dehors de l’histoire.

Les foules anonymes tiennent en leurs mains leurs destins. On ne peut rien sans elles et à plus forte raison contre elles. Gouvernement ou partis, qui essaieront de leur faire violence, se briseront.

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[1] On les trouvera pour une bonne part dans le carton H. 1453 des Archives nationales. [Note de Mathiez] Il est dommage que Y. Bosc et F. Gauthier n’aient pas pris la peine d’actualiser les cotes indiquées par Mathiez. Celle-ci se lit aujourd’hui H//1453 (conservée à Paris, et non à Pierrefitte-sur-Seine).

La révocabilité des mandataires constitutionnalisée par la Révolution…?!

J’en viens au passage annoncé en introduction, ci-dessous reproduit :

Je dois commencer par dire que je ne sais pas trancher, à la lecture, s’il s’agit là de l’opinion de Yannick Bosc & et Florence Gauthier ou bien s’ils entendent résumer dans cet alinéa la pensée de Mathiez.

Ne retrouvant pas une idée voisine exprimée dans les textes de Mathiez réunis, je penche cependant pour la première hypothèse (sous réserve d’une contradiction des intéressés).

En l’état – de cette longue phrase et de mes courtes connaissances – ce passage n’a aucun sens.

Rien ne lui correspond dans la Constitution de 1793. Dès les premières assemblées primaires réunies pour l’élection de députés aux états généraux de 1789, puis lors des réunions des États eux-mêmes, sans parler des rapports conflictuels entre l’administration provisoire de la municipalité de Paris et ses districts, le contrôle des mandants sur les mandataires (mandat impératif et révocabilité) a été combattu par les nouvelles institutions révolutionnaires.

Combattu, et non institutionnalisé, dans les différents textes de constitution adoptés (ou autrement).

Dans l’attente d’une réponse des auteurs, que je me ferai un plaisir et un devoir de publier, je suis contraint de soupçonner un de ces raisonnements fallacieux à trois bandes (au moins!) par lesquels Florence Gauthier bâtit patiemment une légende dorée de la Révolution, et particulièrement de son héros Robespierre, censé être un ami sincère de la citoyenneté des femmes, quand – dans la triste réalité – il a été le fossoyeur de leurs clubs et sociétés.