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Mahé, Anna, Rose, Marie (1882-1960), institutrice, partisane d’une réforme de l’orthographe, compagne du célèbre militant individualiste Albert Libertad, pratiquante revendiquée de l’amour libre, elle assumera l’administration du journal L’anarchie (volontairement privée de capitale) aidée par sa sœur Armandine, pendant la détention de Libertad et au-delà. Auteure de très nombreux articles sur des sujets divers.

Le texte ci-dessous reproduit a été publié dans L’anarchie du jeudi 3 mai 1906. Pour se faire une idée de l’ambiance des jours qui suivent le 1er mai de cette année-là, on se reportera avec profit au récent livre d’Aurélie Carrier: Le Grand Soir (Libertalia).

Anna Mahé reprend l’argumentaire classique des anarchistes contre le vote comme soumission à l’autorité par délégation de souveraineté : « Nous ne voulons pas plus des maîtres que nous ne choisirions que de ceux que l’on nous imposerait ».

Son article radiographie la divergence fondamentale d’analyse et de stratégie entre le mouvement féministe « suffragiste » et le mouvement révolutionnaire, y compris dans ses composantes féminines.

La femme et le vote

La femme doit voter

elle subit les lois et les impôts

Nous voulons le suffrage universel

Et non le suffrage unisexuel

 

Tel est, paraît-il, le texte d’affiches apposées par les membres d’un groupe féministe : La Solidarité des femmes.

J’espère bien que tous comprendront la logique, l’utilité absolue de cette revendication des femmes. Nous subissons les lois et les impôts. Ayons au moins la satisfaction et la consolation de dire : « Nous avons contribué à fixer le taux de ces impôts. Nous sommes au même titre que les hommes, le peuple souverain ; nous pouvons tous les quatre ans exprimer notre volonté en nommant nos maîtres, voire nos maîtresses. » J’ai l’habitude de ne voir autour de moi que des individus ayant mêmes intérêts et mêmes besoins, et pourtant aujourd’hui c’est en tant que femme, et surtout aux femmes que je voudrais parler.

Je voudrais dire :

« Femmes, pendant des siècles on t’a rudement tenue à la chaîne. Tu étais la bête domestique, sur laquelle on assouvit ses désirs, la bête qui doit servir le maître, élever les enfants et se tenir humblement à l’écart de toute question sociale.

Du temps où l’intelligence s’appelait « âme » on discuta longtemps pour savoir si tu avais une âme ; si tu étais un être inférieur, devant obéissance aveugle à ton maître.

Des siècles ont passé. Sous une forme moins rude, parce que la vie s’est affinée, que la brutalité s’est muée en plus d’hypocrisie, ton sort semble moins misérable. En réalité est-il de beaucoup supérieur au sort de la femelle des siècles écoulés ? Tu es encore l’inférieure, l’esclave qui ne sait que courber à son niveau l’homme qui vit près de toi.

Et cependant un désir d’affranchissement te vient. Tu oses te lever et dire : « Nous subissons les mêmes souffrances que les hommes, nous voulons avec eux chercher la vérité. »

Que de ricanements, que de colères accueillent cet éveil ! Que de railleries ! Ah ! Certes, les premiers pas sont hésitants. Tu en es encore au désir de t’affranchir, femme, et tu ne vois pas le peu de valeur des moyens que tu veux employer. Tu te dresses trop avec le désir d’être l’égale de l’homme d’avoir « les mêmes droits » sans t’inquiéter si « ces droits » ont une valeur réelle. Tu as contre ton œuvre la rancune sourde que tu as amassée depuis des siècles. Tu es féministe, parce que tu n’as pas su comprendre que l’homme souffrait autant que toi de cette dépendance où il t’avait tenue et qui l’abaisse lui aussi.

Tu veux aller voter, femme, tu veux nommer tes maîtres, avoir le même droit que l’homme à l’asservissement social. Réfléchis !… Regarde autour de toi. Tu souffres comme l’homme de l’arbitraire. Quelle est donc cette folie ?

Femme, sur les murs de Paris, sur les murs de toutes les villes tu devrais afficher ces mots :

« Quiconque vote se crée de maîtres. »

Nous souffrons de l’arbitraire des lois imposées par les maîtres.

Nous ne voulons pas plus du suffrage universel, c’est-à-dire du droit pour la femmes [sic] comme pour l’homme de choisir des maîtres que du suffrage universel actuellement en vigueur ; nous ne voulons pas du « droit » de vote puisque nous ne voulons pas plus des maîtres que nous ne choisirions que de ceux que l’on nous imposerait.

 

Anne Steiner parle de quelques individualistes, dont Anna Mahé.