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La Révolution française est redevenue à la mode dans les polémiques politiques. Le mouvement Nuit debout a ainsi suscité un déferlement d’éditoriaux hallucinés où la Terreur jacobine voisinait avec le génocide nazi. Je n’ai pas eu le loisir de revenir sur cette “nouvelle vague” comme elle le méritait, mais on ne perd rien pour attendre.

L’exemple cité ci-dessous est récent. Il s’est rencontré loin des lieux éditoriaux habituels aux Finkielkraut et Onfray, champions de la catégorie.

C’est donc dans la revue Challenges (Internet, 26 juin 2017) qu’un Bruno Roger-Petit s’est employé à terroriser ses lecteurs en lisant dans le (modeste) coup d’éclat médiatique des députés de la France insoumise refusant (provisoirement) le port de la cravate à l’Assemblée… un avant-goût de la prochaine Terreur.

Certes, on pourrait s’étonner qu’un éditorialiste, même très éloigné du monde réel, détecte un signe inquiétant du retour de la guerre des classes dans une manifestation aussi dérisoire (mais fort saine, au demeurant!) d’«insoumission» vestimentaire, plutôt que dans le nombre de morts et de blessés graves sur les chantiers de construction, mais à chacun sa boule de cristal!

Des Sans-culottes aux Sans-cravates

L’assimilation Sans-culottes et Sans-cravates ne relève pas du simple divertissement. Elle est une arme politique de destruction massive du système. Quand Mélenchon dit: «Il y avait des Sans-culottes, il y aura désormais des Sans-cravates», il ne plaisante pas. Il pose très sérieusement les bases de la lutte politique qu’il entend mener. Le peuple contre les aristocrates. Les floués contre les nantis. Les pauvres contre les riches. Le bas contre le haut. Application à la lettre des préceptes politiques de l’idéologue d’extrême gauche qui a pensé Syriza et Podemos, Chantal Mouffe, qui entend « Construire un peuple » pour l’amener à remplacer le peuple ancien.

Mélenchon et Ruffin ressuscitent effectivement la Révolution. Non pas l’esprit des constituants de 1789, mais plutôt celui des Hébertistes de 1793. Avec eux, c’est l’esprit du Père Duchesne (le Fakir de l’époque) qui entre à l’Assemblée nationale, comme il était entré à la Convention avec Hébert, Roux et Chaumette et les Enragés. Ceux-là aussi entendaient «se mettre à la portée de cette classe peu instruite du peuple qui ne pourrait comprendre d’importantes vérités si elles n’étaient énoncées avec des expressions qui lui sont particulières». Ils en firent tellement qu’à la fin, les jugeant dangereux, Robespierre lui-même finira par les envoyer là où ils rêvaient d’envoyer l’oligarchie de l’époque. Le destin des Sans-cravates sera-t-il aussi tragique que celui des Sans-culottes?

Donc, haro sur la cravate, ennemie du peuple et des classes populaires! A la lanterne la cravate de l’oligarchie! […]

Lorsque l’on tient un ressort polémico-dramatique aussi fort, inutile de s’attarder aux détails infimes de la vérité historique.

Jacques René Hébert, rédacteur du célèbre Père Duchesne n’a jamais été élu à la Convention – pas plus que les deux autres révolutionnaires cités – mais envoyé par sa section (Bonne-Nouvelle) à la Commune à partir du 10 août 1792.

Jacques Roux, le “curé rouge” des Gravilliers – dont une biographie va paraître à la rentrée chez Libertalia – n’intégrera la Commune qu’à la fin décembre 1792 (il sera pendant un temps corédacteur de ses Affiches, un journal mural quotidien).

Pierre Gaspard (dit Anaxagoras) Chaumette, est élu à la Commune par la section du Théâtre-Français au 10 août 1792.

Seul Jacques Roux est rattaché au courant des Enragés. Il se suicide en prison pour échapper au Tribunal révolutionnaire. Hébert et Chaumette sont guillotinés.

On observera que notre éditorialiste tente de prévenir – ou plutôt de dissocier – les député(e)s de la dite “France insoumise” du sort qui les attend s’ils/elles se laissent mener par Mélenchon-Robespierre…

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PS. Le rapprochement sans-culottes/sans-cravates avait déjà été fait par des manifestant(e)s en 1989. Voir l’article sur ce blogue.