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Comme personnages de l’histoire sociale, les irréguliers ne manquent pas de charme. En grammaire, on s’accommode des verbes irréguliers. Mais rien n’est plus désagréable qu’un auteur irrégulier. Je parle ici des romanciers.

Quand le romancier est mauvais, on le maudit. Quand il est bon, on se demande comment il ose nous infliger des passages aussi affligeants que celui-ci :

Ce qui brûle projette sur ce qui nous entoure un je-ne-sais-quoi de fascinant. [p. 49]

Alors qu’il peut aussi écrire comme ça (c’est tout de même mieux) :

Enfin, par une idée saugrenue et sublime, les foules allèrent jusqu’à forcer les portes des théâtres. Elles pénétrèrent les magasins d’accessoires, et firent de leurs répliques de scène de véritables armes. On brandit les boucliers de Dardanus et le flambeau de Zoroastre. Les fausses épées devinrent de vrais bâtons. La réalité dépouilla la fiction. Tout devint vrai. [p. 52]

Ici, Éric Vuillard – puisque c’est de lui qu’il s’agit – qui n’hésite pas à manier lourdement par ailleurs le rapprochement historique, aurait pu (s’il l’avait su) rappeler que ce fut le cas durant les émeutes de Mai 68 au Quartier latin, à Paris, où des manifestants arboraient des casques et des boucliers de toutes les époques, ainsi qu’en font foi de nombreuses photographies.

Le roman 14 juillet (Actes Sud, 2016, 19 €) a reçu un accueil assez favorable du public, et des historiens de la Révolution, tandis qu’il a plutôt agacé l’auteur de ce billet (mais vous l’aviez deviné).

Agaçant, le texte l’est par sa volonté didactique, assumée par l’auteur[1].

On peut lire par exemple, à propos de Necker :

Il ne se tint pas pas aux directives qu’on lui avait laissées et prit une position hasardeuse – comme ces traders qui, de nos jours, jettent leurs ordres entre les mâchoires du monstre, en espérant que cela passe. [p. 39]

Le didactisme en littérature m’évoque toujours ce dessin de Gotlib (et non de Goscinny, comme un jeux de Go malencontreux me l’avait fait écrire d’abord) :

Revendiquant une documentation dans les archives, l’auteur ne s’est pas prémuni contre l’anachronisme. Ses émeutiers fument des « clopes ». Une fois au masculin (p. 53), comme dans Genet (« Un clope mouillé suffit à nous désoler tous ») ; une fois au féminin (p. 182), comme dans la rue, aujourd’hui. Malheur ! Pas de clopes, même roulées, dans les rues de Paris en 1789, mais des pipes. Pourquoi ne pas faire vapoter les émeutiers, tant qu’on y est ?

Plus préoccupante est la place faite aux femmes dans la foule révolutionnaire. Je citerai à ce propos la critique résumée par Pierre Schoentjes dans Critique[2] :

Alors même que le récit entend réinventer le mythe de la Révolution pour un usage contemporain et malgré la révolte qui s’exprime dans les lignes que l’on vient de citer, l’image des femmes reste assez conventionnelle. Vraisemblablement soucieux de rester fidèle à sa documentation, Vuillard ne s’est pas autorisé à leur donner une place plus agissante. Une autre fable reste donc à écrire.

Il y en eut d’autres, oubliées aujourd’hui. Ainsi le roman d’Adolphe Tabarant (1863-1950), L’Aube, d’abord publié en 1893, puis republié en 1938 sous le titre 89 (L’Aube), dont Zola recommanda le manuscrit à l’éditeur Charpentier.

Anarchiste, un temps exilé pour cause d’insoumission, Tabarant collabora notamment à L’Endehors de Zo d’Axa, dont il adopta le chien quand le pamphlétaire dut lui-même quitter la France.

Ses énumérations descriptives, qui ne sont pas sans évoquer Zola, ont à mes yeux un charme que l’on jugera peut-être désuet (p. 108) :

Quelques-uns, sous le bras, ont un chanteau de pain bis, avec lequel ils tremperont la soupe en le plongeant pour deux sols dans le chaudron banal où bout la purée de lentilles. Des scieurs de long tenant à deux leur scie, des tuileurs, des charrieurs de bois, le dos chargé du porte-cotrets, des scieurs de pierre en sarrau blanc, faisant taper comme une crosse un long bâton noueux, et des tireurs de sable, des cureurs de puits, des cas­seurs de pierres qui marchent les reins cambrés, ployant de façon raide leurs genoux munis de genouillères, et aussi de jeunes compagnons co­quets et jaseurs, bien pommadés, la queue serrée par un ruban qui s’arrondit en un joli nœud bourgeois.

Aucun fumeur de clopes chez Tabarant, qui s’en tient au réalisme le plus scrupuleux pour évoquer les mœurs populaires (p. 121) :

C’est l’heure où l’on satisfait les besoins intimes, de préférence dans l’égout et sur le chemin de charroi côtoyant le boulevard, la où s’alignent des bourgeois mettant bas leur culotte, des habitués qui font la causette sans nulle gène, ainsi ployés, les coudes aux genoux. Des femmes, des fillettes, passent devant eux et derrière, sans s’étonner, se troussent d’ailleurs elles aussi. Les ménagères viennent vider les pots de nuit dans le fossé.

Plus récent (2016), Christophe Bigot s’attache dans son roman Le Bouffon de la Montagne (La Martinière, 20 €) aux pas de Laurent Lecointre, fabricant de draps versaillais, riche bourgeois et futur conventionnel. Figure boursouflée et un peu ridicule, Lecointre se prête au projet de l’auteur d’une « réécriture bouffonne de la Révolution » (p. 349). Le roman se lit sans déplaisir, du fait d’une légèreté qu’on est porté à lui reprocher après coup.

Si j’ai bien suivi la chronologie du récit, Christophe Bigot fait remonter (p. 57) la création de L’Ami du peuple par Marat à juillet 1789. C’est doublement inexact. Le prospectus du premier journal de Marat, Le Publiciste parisien date de septembre 1789 (le n° 1 est du 12 septembre). Le n° 6, du 16 septembre de la même année, paraît sous le titre L’Ami du peuple ou le Publiciste parisien. Guillaume Mazeau, remercié pour sa relecture historienne du texte, aura conclu à une licence romanesque.

Patrick Wald Lasowski évoque La Terreur [3] dans le journal imaginaire d’un vieux policier de 93, que l’âge et la maladie poussent vers la tombe. Alternent sous sa plume événements du jour et rêveries érotiques, dont celle-ci (p. 219) est une des mieux réussies :

16 février [1794]

Fumées. Les délices me fuient. Je ne connais plus qu’un sommeil de brute.

Je rêvais pourtant, cette nuit, d’un amant qui broyait des framboises dans le sexe de sa maîtresse, avant de les étaler sur son ventre, où sa langue venait grassement les cueillir. Et le rouge des framboises, non pas un rouge sombre, un rouge sang, mais un rouge de vie, puissant et radieux, s’étendait aux deux corps étendus, couvrait toute la chambre, pei­gnait la nuit elle-même d’une saveur gourmande, confite dans les grains de ce rouge merveilleux.

La Terreur est de ces romans que l’on aurait préféré aimer davantage.

Pour présenter Un endroit plus sûr (A Place of greater Safety) le roman de jeunesse d’Hilary Mantel, ses éditeurs (Sonatine, puis Pocket) l’ont rebaptisé Révolution ; le premier volume L’Idéal et le second Les Désordres. C’est une forme atténuée du dualisme moralisateur qui avait produit, au cinéma, le diptyque La Révolution française : Les Années lumière (Robert Enrico) et Les Années terribles (Richard T. Heffron). Que la Révolution était belle, nous dit-on, quand elle n’exigeait que d’être acceptée par la Monarchie…

S’agit-il, comme l’écrivait Macha Séry dans Le Monde des livres du 13 mai 2016 du « grand roman – tant attendu – sur la Révolution française » ? Si l’on m’autorise à écarter, pour répondre, le fait que les noms des principaux personnages du récit l’évoquent pour chacun de nous, je suis obligé de répondre par la négative.

Le plaisir de la lecture s’en trouve-t-il affecté ? Nullement. Le style de Mme Mantel est d’une sémillante inconvenance, ce qui est d’ailleurs assez britannique [4]. Elle fait parler Danton et Robespierre comme vous et moi, mais avec davantage d’esprit (je parle pour moi). Le plaisir évoqué dure donc les 600 et quelques pages du premier volume. S’agit-il bien de « la Révolution » ? Pour l’œil sensible, elle apparaît plutôt – un peu prétexte, un peu toile de fond – à l’état de traces. Ainsi, sans être « le » roman de la Révolution, ce texte n’en offre pas moins un plaidoyer convaincant en faveur de la dilution homéopathique, affirmé par Samuel Hahnemann en 1796.

Mais la Révolution est longue et implacable… Et Hilary Mantel ne nous en épargne aucun épisode, ou peu s’en faut. L’ennui gagne le lecteur au premier tiers du second volume. Certes, le texte recèle encore ce qu’il était coutume de nommer naguère des « morceaux de bravoure », que l’industrie alimentaire moderne désigne sous l’appellation moins bravache de « morceaux gourmands » (ils sont ce qui manque au reste). Je recommande en l’espèce la défloration d’Éléonore Duplay par Maximilien Robespierre (p. 281) qui réconfortera – peut-être ! comment savoir avec ces gens-là ? – les robespierristes chagrins.

Ah ! Ça ira… est sans doute le livre que j’ai préféré parmi tous ceux que je viens de mentionner. Peut-être est-ce parce que son rapport à la Révolution – comme moment historique – est le plus ténu, n’était son titre et les pseudonymes de quelques partisans de la lutte armée : Marat, Saint-Just, Robespierre.

« Saint-Just » a passé des années en prison. Il en sort au moment où sa fille participe à un mouvement social du type « Occupy »… les Champs-Élysées.

En prise directe, comme l’on dit en notre époque de connexions et de branchements, sur l’actualité, le roman de Denis Lachaud (Actes Sud, 2015, 21,80 €) emprunte au roman noir. S’il parle révolution, il s’agit de celle qui s’invente dans des formes d’action renouvelées. 1789 est un phare, dont la lumière continue de servir de repère à nos périples politiques et militants.

On proclame officiellement que nous sommes tous égaux depuis 1789 mais dans les faits, ce n’est pas ainsi que nous vivons. Ce n’est pas ainsi que nous pensons. Ce n’est pas ainsi que nous nous organisons puisque nous persévérons à laisser quelques indivi­dus se consacrer jour après jour, heure après heure, à mépriser ce principe universel pour concentrer la richesse et le pouvoir entre leurs mains.

Nous supportons cette situation, car nous nous sommes habitués à l’écart entre le discours et le réel. Nous supportons cette situation car nous sommes rassurés d’être plus que ceux qui, bien que nos égaux dans le discours, sont moins que nous dans le réel.

Ou alors, nous décidons de ne plus supporter cet écart entre le discours et le réel ; nous décidons de ne plus supporter ce non-respect de l’écart entre le rien et l’être ; nous déclarons que ce qui est proclamé officiellement ne tiendra jamais lieu de réel ; nous déclarons que jour après jour nous nous consacrerons à réduire l’écart entre le discours et le réel.

Nous ne sommes pas des enfants. Nous n’avons pas besoin d’un père, même symbolique, auquel obéir et contre lequel nous insurger jusqu’à la fin de nos jours. En 1789 s’ouvre une nouvelle histoire. Le roi entame sa chute. Mais en 1790 et en 1791, au sein de l’Assemblée constituante chargée de donner son texte fondamental à ce monde que nous voulons voir naître, un monde où le peuple tient sa destinée entre ses mains, on revient peu à peu sur les changements imaginés. La majorité frileuse prend le pas sur la minorité active. Le monde à inventer fait peur ; il serait trop différent de ce qu’il était dans l’avant. [pp. 396-397]

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[1] Lors d’une présentation de son livre, à l’invitation des « Amis de L’Humanité » à la Sorbonne, à laquelle j’ai assisté (et participé par mes questions).

[2] « 14 juillet : prise en masse de la Bastille et cristallisation collective », Critique, mai 2017.

[3] Au Cherche-midi, 2014, 17 €.

[4] Saluons l’efficace traduction de Claude et Jean Demanuelli.