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L’ouvrage de Jean-Clément Martin publié aux Presses universitaires de Rennes (PUR) Révolution et contre-révolution en France de 1789 à 1995, dont je reproduis un court extrait ci-après, a été numérisé et se trouve désormais gratuitement accessible à cette adresse.

Comme la tache indélébile dans la main de lady Macbeth, le sang marque la Révolution française. Sang des premières victimes : Launay et Flesselles le 14 juillet 1789, Bertier de Sauvigny et Foulon de Doué le 22 ; sang des guillotinés, anonymes ou célèbres, mélangé à la sciure de Paris, de Nantes, de Toulon ou de Lyon pendant la Terreur ; sang de tous ceux qui s’affrontèrent au nom du Roi, de la religion, de la tradition ou pour la liberté, la patrie, ou le bonheur. Les flots de sang qui ont coulé entre 1789 et 1799 sont bien plus que le simple recours à la violence. Ils ont fortement impressionné les contemporains (les femmes enceintes présentes autour de la guillotine n’allaient-elles pas accoucher d’enfants marqués au col ?) et expliquent le haut-le-cœur que connurent la France et l’étranger après 1794. Ils entraînent depuis deux cents ans des prises de position : les « réacteurs » condamnent les « buveurs de sang», leurs adversaires rappellent les « chapelets de Machecoul ». Toute l’historiographie de la Révolution ne saurait faire disparaître ce sang, pas plus que tous les parfums d’Arabie ne pouvaient adoucir cette main-là.

La Révolution n’a pas été seulement une époque de troubles et de changements brutaux. Sa violence n’est pas seulement celle de l’accouchement d’une société « bourgeoise », remplaçant une société « féodale6 ». Elle a fait couler le sang, rendant des questions inévitables. L’image d’une Révolution sanguinaire est-elle compatible avec celle d’une Révolution de progrès ? L’arbitraire sanglant, qui aurait été attendu d’un despote, peut-il être le fait d’une société exaltant la liberté et la fraternité ? Le sacrifice d’un seul être à la marche de l’histoire n’interdit-il pas toute parole à l’historien s’il n’est ni moraliste, ni polémiste, ni politique ? Ce sang continue « d’abreuver nos sillons » et empêche de considérer la Révolution comme n’importe quelle autre période de notre histoire.

Le sang demeure le tabou de la Révolution. Pour les uns, il entache toutes les réalisations de l’époque et condamne à l’avance les révolutionnaires. Pour les autres, il est nécessaire de trier entre les nécessités tragiques, génératrices de morts hélas inévitables, et les débordements condamnables, ou contestables. Reste à ouvrir d’autres voies pour que, deux cents ans après, l’histoire se transmette dans sa complexité. La violence de la Révolution, lorsqu’elle touche au sang, se lie aux profondeurs de l’imaginaire social du XVIIIe siècle, comme du nôtre, ce qui mêle réalité des mises à mort, symbolismes les plus profonds et significations politiques. Cette complexité peut s’explorer selon plusieurs pistes : sang bleu des nobles contre sang rouge des roturiers, sang répandu par le massacre ou par la terreur de l’État, sang qui a scellé l’irrémédiable et provoqué l’entrée dans une nouvelle ère, sang des victimes devenues martyrs.