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Le 23 janvier paraît en librairies le nouveau livre de Charles Reeve, publié par L’Échappée: Le Socialisme sauvage. Essai sur l’auto-organisation et la démocratie directe dans les luttes, de 1789 à nos jours.

Je reproduis ci-après l’introduction de l’ouvrage et sa table des matières, par quoi les lectrices et lecteurs de ce blogue vérifieront qu’il ne peut qu’alimenter leur réflexion critique sur ce monde et l’histoire de celles et ceux qui ont tenté – souvent avec succès – de le transformer.

Inutile de dissimuler que l’auteur et moi nous connaissons depuis de très nombreuses années (parmi nos aventures communes: la revue Oiseau-tempête). Cependant, pas de «copinage» entre nous, c’est de la camaraderie.

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Vous pourrez rencontrer Charles Reeve

le mercredi 7 février

à la librairie QUILOMBO

23, rue Voltaire, Paris XIe, à 20h

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Arrivés à ce qui commence, ou l’éloge de l’excès …

 On nous dit que la fin du monde serait aujourd’hui plus facile à imaginer que la fin du capitalisme. Le propos, signé de la main d’un médiatique acteur de la scène néo-marxiste, est sombre et prête à confusion[1]. Il est aujourd’hui évident que le monde et le capitalisme risquent bien de n’avoir qu’une seule et même fin. Mais la formule traduit aussi l’état d’esprit des forces politiques défaites et déçues par l’effondrement du bloc capitaliste d’État, et pour qui l’espérance était indissociable d’un modèle étatique du bonheur social. Le slogan de Nuit debout du printemps 2016 : « Une autre fin du monde est possible » est une réplique positive à la formule pessimiste de Slavoj Žižek. Elle dit que, si la route du capitalisme, jalonnée d’horreurs et de barbarie, peut nous emmener, pour sûr, à la catastrophe finale, il nous reste toujours la liberté de penser à sa subversion et d’agir en conséquence. La fin du monde, capitaliste s’entend, ne sera pas nécessairement la fin du monde humain.

Nous n’avons pas fait un travail d’historien sur les diverses périodes révolutionnaires du mouvement socialiste, même si l’histoire est évidemment au centre de notre réflexion. Notre propos est de revisiter ces périodes, de les discuter, à travers le prisme des conceptions hérétiques du socialisme. Nous l’avons fait de façon parcellaire, parfois rapide, avec un parti pris assumé. Nous sommes concernés, interpellés, par les courants que l’historiographie officielle et officieuse – celles qui se placent du côté de la normalité des pouvoirs en place ou en devenir – appellent les « excès des extrêmes ». Et que les chefs du socialisme orthodoxe qualifièrent très tôt de « sauvages » car ils leur échappaient. Avec ce parti pris, nous revendiquons des préférences marquées : pour la défense du mandat impératif des enragés dans la Grande révolution française, pour le combat des soviets tentant de garder le pouvoir sur la réorganisation de la production et de la société au cours des révolutions russes, pour l’expérience d’autogouvernement des conseils et les tentatives de socialiser l’économie lors de la révolution allemande de 1918-20, pour les réalisations des collectivités anarchistes au cours de la révolution espagnole, pour les pratiques d’auto-organisation autonome lors de la grève générale de Mai 68 et de la Révolution portugaise de 1974-1975.

Un certain nombre de prémisses forment la charpente de cette conception que nous partageons avec des nuances et des désaccords non essentiels, avec celles et ceux qui se revendiquent des courants anti-autoritaires du socialisme. Les certitudes non négociables sont celles de la critique de la délégation permanente du pouvoir et du principe d’autorité qui lui est indissociablement lié, fondamentalement incompatibles avec la transformation du monde. Nous savons, d’expérience historique, que le processus contradictoire de subversion du capitalisme ne peut se développer que dans et par l’organisation assumée collectivement de nouvelles formes de vie, de production et de consommation par les intéressés eux-mêmes. Il ne peut trouver sa force que dans l’opposition déclarée aux séparations de l’économie, de la politique et de la société qui sont les fondements de la reproduction du vieux pouvoir.

Au-delà de ces certitudes, tout peut être discuté, questionné, et cet ouvrage se veut une contribution à cette mise à jour nécessaire.

En achevant notre parcours sur les mouvements récents et les débats qu’ils suscitent, nous tenons à rappeler qu’ils se rapprochent aussi des courants du socialisme sauvage. Car, avec leurs contradictions et limites, ces mouvements s’écartent des principes et des objectifs du socialisme des chefs, du parti qui possède le savoir de la transformation. A l’heure d’aujourd’hui, ces mouvements n’ont pas été récupérés ou dénaturés par les organisations institutionnelles du passé. Ils ont tout simplement manqué de la dynamique autonome, ce qui a permis aux vieilles tendances d’étouffer les graines de rupture. Les balbutiements de l’avenir se croisent toujours avec les derniers sursauts d’un passé en déroute. Mais les questions soulevées sont incontournables et sont là pour rester. Car les nouveaux possibles avancent par tâtonnements, par des poussées qui s’épuisent et qui recommencent.

Tout compte fait, nous n’avons toujours pas surmonté l’antagonisme entre la démocratie de délégation permanente et l’exercice direct de la souveraineté. Comme l’écrivait Pierre Kropotkine à propos de la Grande révolution, la démocratie directe doit travailler toujours à se faire jour dans les mouvements émancipateurs.

L’intention est donc de parcourir avec le lecteur ce fil rouge, ou « rouge et noir », de l’émancipation sociale, de l’exigence de la maîtrise de la subversion du monde par celles et ceux qui sont concernés et intéressés. Autrement dit, le chemin ardu et escarpé du socialisme sauvage, qui relie la Grande révolution à Occupy Wall Street.

[1] La formule est de Slavoj Žižek.

Vous pouvez cliquer sur l’image pour L’AGRANDIR.