Mots-clés

, , , , , , , , , ,

Quand on est, comme moi, tombé dans le bain révolutionnaire et libertaire en 1968, on a entendu des centaines de fois depuis la rengaine diffamatoire des casseurs-violents-qui-sont-des-flics-déguisés. Soit crachée par un stalinien – de naguère ou d’aujourd’hui – disposé à casser la figure à qui niera ses « informations » de première main, soit énoncée comme une évidence polie, ou même navrée, par qui prétend connaître les arcanes du monde (mais n’a jamais mis les pieds dans une manifestation).

Le questionnement hypocrite sur la prétendu complaisance des dites « forces de l’ordre » qui – vous avez vu ! – ont « laissé faire » est également récurrent. J’en connais, à Montreuil, à Sievens, à Notre-Dame-des-Landes et ailleurs, qui auraient sans doute préféré que les CRS et les gendarmes les « laissent faire », voire les laissent vivre, tout simplement, et en conservant leurs deux yeux de préférence

L’idée que pour avoir envie de balancer un pavé sur un flic, il faut être flic soi-même épuise la définition de l’imbécillité. Je n’y insiste pas.

Cela dit, l’infiltration policière est en effet une réalité, depuis qu’il existe des États. Malheureusement pour le moral des staliniens attardés, il y a eu autant d’infiltrés au comité central du parti communiste français que dans le plus déterminé des « cortèges de tête ». Lisez donc un bon livre d’histoire avant de débiter vos sempiternelles âneries !

J’ai évoqué plus haut Mai 1968, parce que c’est mon point d’origine à moi ! Mais le discours petit-bourgeois sur la violence populaire ne date pas de cet hier-là. Déjà, pendant la Révolution française – héritière pourtant de décennies de « rébellions » violentes[1] – un Robespierre affirme péremptoirement, par exemple à la tribune du club des Jacobin le 1er mars 1793, que les manifestantes qui ont taxé les produits de première nécessité dans les marchés et les boutiques de la capitale sont soit – pour les plus sottes – « égarées » par les ennemis de la Révolution, soit « stipendiées » (payées) par les aristocrates (eh ! normal, ce sont , paraît-il, leurs « domestiques[2] ». On dira aussi, à d’autres moments, que ce sont des aristocrates déguisés en femmes – thème lié au bouleversement des valeurs genrées, sur lequel on brode beaucoup à l’époque. On les a « reconnus » ! On en est certain ! C’est prouvé !

En réalité, c’est un fantasme de classe (et de genre au XVIIIe) et une manœuvre politicienne, promis à un bel avenir.

Le discours diffamatoire moderne essaye précisément de renverser la critique de classe en établissant – d’après les chaussures qu’ils portent ! – l’origine bourgeoise des « casseurs », là encore une vieille antienne stalinienne.

Un peu d’histoire et de sociologie du présent: je connais personnellement un grand nombre de participant·e·s aux « cortèges de têtes » et au Black Block. Il s’y trouve des fonctionnaires (l’Éducation nationale est majoritaire), des intérimaires, des allocationné·e·s divers, des chômeurs et chômeuses « indemnisé·e·s », des employé·e·s, des étudiant·e·s, des retraité·e·s, des intermittent·e·s du spectacle, des écrivains, des chercheurs, des artisan·e·s, des syndicalistes, des anti-syndicalistes, etc.

Probablement peu d’avocats et encore moins de rentiers. Ni député ni raton laveur !

Et puis je sais aussi de « braves gens » qui s’étonnent, pour ne pas dire s’offusquent, que des SDF disposent d’un téléphone portable… « – Doivent pas être si malheureux ! – Oh Madame, si ça se trouve, son modèle est plus récent que le mien ! » L’obscénité bourgeoise sait être de son temps.

On me demandera : « Mais penses-tu qu’incendier un fast-food ou un car de police, c’est faire la révolution ? » La question est si sotte que je me refuse à toute réponse.

Par ailleurs, je veux bien discuter – uniquement avec des camarades – de la pertinence tactique de tel acte de violence envers les flics et les gendarmes. Mais, sachant d’expérience ce que c’est que de subir la leur, je ne conseille à personne de venir m’expliquer que ces actes commis en manifestations sont illégitimes ou choquants.

_____________

[1] Magistralement recensées par Jean Nicolas et son équipe, dans La Rébellion française (Folio).

[2] Œuvres de Maximilien Robespierre, Discours, t. IX, pp. 286-287. Les « taxations » (paiement au-dessous du prix demandé) et les pillages sont pratiqués et/ou approuvés, en 1793, y compris par des militantes « Jacobines ». Elles seront d’ailleurs exclues, à ce motif, de la Société des citoyennes républicaines révolutionnaires par la tendance Enragée de Pauline Léon et Claire Lacombe, soit par conviction, soit parce que c’est une bonne occasion de chasser des rivales. Pour qui se garde d’une vision policière de l’histoire, la réalité est complexe !