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Je donne ci-dessous un court extrait du travail de Thibault Boixière (Université de Western Ontario) «Une théorie du libelle : Linguet et l’émergence de l’idée de littérature» (publié dans Le Monde Français du Dix-Huitième Siècle, vol. 3, n° 1, 2018).

On peut télécharger l’intégralité de l’article ICI.

Simon-Nicolas-Henri Linguet, nous l’avons vu, est l’un des prototypes de ces « aventuriers des lettres », nouvelles figures du XVIIIe siècle qui, en fait, préfigurent en quelque sorte la Révolution française, comme l’explique Robert Darnton dans Bohème littéraire et Révolution. Du reste, Linguet est l’un des personnages des Bohémiens, roman satirique paru anonymement en 17909. Ses trois anamorphoses, successivement homme de lettres, avocat et journaliste, participent à l’élaboration d’une véritable œuvre de combat, à la fois littéraire et politique, au croisement des lettres et du droit. Or, le libelle, en tant qu’écrit, se situe à la frontière entre les domaines du droit et de la littérature. Si le XVIIIe siècle abonde en figure d’avocat-écrivain – pensons à Fontenelle ou Beaumarchais – Linguet en est peut-être l’incarnation la plus frappante. Outre qu’il est l’un des libellistes les plus célèbres et féroces du siècle, avec Fréron et La Beaumelle, il est le premier à avoir entrepris un art poétique du libelle ; il a surtout exercé, de manière éclatante et scandaleuse, le métier d’avocat puis de journaliste, après avoir souhaité faire une carrière en tant qu’écrivain. L’œuvre de Linguet semble constituer le corps où se joue quelque chose comme le creusement d’une définition de la littérature dans son commerce, parfois conflictuel, avec le champ juridique.

S’il est possible d’établir une théorie générale du libelle, l’étude littéraire du libelle constitue un paradoxe : à proprement parler, le libelle n’appartient pas totalement au domaine littéraire, mais au champ du droit. Du reste, peut-on parler de littérature lorsqu’il s’agit du XVIIIe siècle ? Jacques Rancière rappelle que le terme de littérature, tel qu’employé aujourd’hui, émerge de manière diffuse à la charnière entre le XVIIIe et le XIXe siècle – Voltaire parlera encore de grammaire ou de Belles-Lettres pour désigner « dans toute l’Europe une connaissance des ouvrages de goût, une teinture d’histoire, de poésie, d’éloquence de critique ». Néanmoins, Rancière écrit que la définition voltairienne « témoigne du lent glissement qui conduit la littérature vers son sens moderne » (ibid., p. 2). Problématiser autour de la définition de la littérature n’est pas, concernant notre objet, une chose vaine : nous établissons, à travers le cas symptomatique de Linguet, que le libelle, en devenant littéraire, participe plus largement à l’émergence de l’idée de littérature, pour reprendre Rancière, en tant que circulation de la « parole muette » et donc démocratique (ibid.).