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Sous l’égide de la Fondation Jean Jaurès, Gilles Candar et Stéphanie Roza ont décrypté un texte de Jaurès où il traite du caractère « socialiste » de la Révolution française.

Je reproduis ci-dessous un extrait de la présentation des deux auteurs et un extrait du texte de Jaurès. On peut télécharger ici au format pdf l’intégralité de l’analyse et du texte inédit de Jaurès.

Gilles Candar & Stéphanie Roza

Dans le texte inachevé que nous publions ici, intitulé «Chapitre II – Unité doctrinale du Socialisme», Jaurès évoque le projet d’écrire l’histoire du socialisme depuis la Révolution française. Non que la Révolution soit considérée comme le berceau de l’idée socialiste à proprement parler, mais en tant qu’elle a donné à cette idée une forme et une portée entièrement nouvelles. Dans cette perspective, une thèse forte et étonnante retient l’attention dès les premières lignes : contrairement aux affirmations des «partis bourgeois», pour l’auteur, la Révolution française fut une révolution socialiste. Il faut prendre en considération l’ensemble du développement pour tenter de comprendre comment Jaurès justifie cette affirmation qui sera contredite par la caractérisation célèbre de la Révolution française comme «bourgeoise» moins de dix ans plus tard, dans son Histoire socialiste de la Révolution française. Une telle élucidation présente l’intérêt de permettre de comprendre ce que Jaurès, en 1891, entend par «socialisme».

À y regarder de plus près, l’auteur du texte de 1891 n’est pas si éloigné de celui qui signera un contrat avec l’éditeur Rouff en 1898 pour L’Histoire socialiste. Il considère déjà la Convention nationale elle-même, qui fut, emmenée par les Jacobins entre 1793 et 1794, la plus radicale des assemblées révolutionnaires, comme une assemblée «bourgeoise» (même si ce terme est mis entre guillemets dans son manuscrit). Il reconnaît «l’erreur» des révolutionnaires, qui n’ont pas compris que la réalisation du socialisme passait nécessairement par la lutte des classes. Si la Révolution française fut « socialiste », ce n’est donc pas au sens où l’ensemble de ses représentants politiques visaient consciemment le socialisme. Jaurès revient notamment sur les Constituants de la première Assemblée, en 1789-1791, qu’il caractérise comme des libéraux et des monarchistes. Ce n’est pas non plus au sens où elle aurait réalisé le socialisme, même pour un temps très court.

Il semble plutôt que la Révolution française ait été, de l’avis de Jaurès en 1891, une révolution socialiste au sens où sa dynamique interne menait tendanciellement au socialisme. Plusieurs éléments du texte vont dans ce sens : d’abord l’exposé des « origines intellectuelles » de la Révolution. Pour Jaurès, le rationalisme scientifique, sous le patronage de Roger Bacon et de Descartes, porterait en lui le socialisme car croire au pouvoir de la raison humaine, croire au progrès conduisent à viser l’abolition de l’ignorance et de la misère pour l’ensemble de l’humanité. Sur le plan des sources directement politiques, l’auteur tente de la même manière de montrer que les inspirateurs de la Révolution auraient peu ou prou prôné le socialisme. Pour cela, il reprend le canevas de l’argumentation de Babeuf au procès des Égaux. En effet, en 1797, après que sa conjuration visant à établir la communauté des biens dans la République a avorté, Babeuf, amené à se défendre devant un tribunal d’accusateurs à Vendôme, cite Rousseau, Mably, Diderot parmi ses inspirateurs. Dans son sillage, Jaurès affirme que, par ses figures tutélaires, la Révolution, et notamment sa période jacobine, aurait clairement placé son œuvre sous le signe du socialisme.

 

Jean Jaurès

La Révolution était prédestinée au socialisme par ses origines intellectuelles. L’idée de la science était créée et elle avait pénétré tous les esprits. Il était admis que l’homme, soit par l’observation, soit par le calcul, pouvait démêler tous les secrets de la nature et par conséquent la maîtriser. Il y avait donc, dans l’idée même de la science, un optimisme infini. Le pouvoir de l’homme n’avait pas d’autres limites que son savoir qui n’avait pas d’autres limites que la nature elle-même. Les deux hommes qui ont fondé la science moderne en affirmant que sous tous les phénomènes naturels il y avait des rapports de quantité, et que par suite l’univers entier pouvait être réduit aux mathématiques, c’est-à-dire à la raison même dans toute sa certitude et toute sa force, Roger Bacon et Descartes, ont cru à la toute-puissance de l’homme. Roger Bacon avait entrevu toutes les inventions modernes, et on peut comparer l’esprit humain, tel qu’il le comprend, à «ce miroir absolu» dont il a donné la théorie. Il est possible de construire un miroir si parfait qu’il concentre en un point tous les rayons de lumière et de chaleur de l’univers. Ce miroir dès lors est l’instrument de la toute-puissance, soit pour féconder, soit pour détruire: et peut-être c’est ainsi que l’Antéchrist embrasera le monde. Descartes croyait qu’il pouvait arriver lui-même à supprimer la mort, et il ne renonça que tard à cette croyance. La science ainsi entendue, c’est-à-dire fondée sur la nature elle- même et lui empruntant par degrés, à mesure qu’elle l’explique, son inépuisable pouvoir suggère nécessairement l’idée du progrès illimité. Cette idée du progrès illimité, non point banale et bourgeoise, mais grandiose et humaine puisque l’exaltation de sa puissance intérieure de pensée, est au XVIIIe siècle l’atmosphère même des esprits. Or comment espérer, comment affirmer le progrès illimité de l’homme sans affirmer, sans espérer le progrès illimité de tous les hommes ? Si l’humanité peut vaincre la nature par la science et la raison, elle doit avant tout vaincre ce qu’il y a en elle-même de nature rebelle et mauvaise, c’est-à-dire l’ignorance et la misère. Associer tous les hommes à la grandeur de l’humanité est le premier vœu et la plus belle victoire de la science. Tout homme a en lui la raison, et la raison, dirigée par une méthode exacte, peut en tout homme aboutir au vrai. L’éducation universelle sera donc une des plus grandes tâches de la science, et la science qui perce la nature comme un trait de feu devra se réfléchir en tous les esprits. Mais il est un excès de misère qui supprime dans l’homme le sentiment de la raison et le besoin de la vérité. Qui dit misère dit ignorance, et pis que cela, fatalité, éternité de l’ignorance. Guerre à l’ignorance signifiera donc aussi : guerre à la misère. Et la science sera payée de sa peine, car elle pourra trouver en tout homme un collaborateur. Tout homme pourra ou déduire, ou expérimenter, ou tout au moins observer ; les matériaux de la vérité sont infinis comme la nature même, tout homme sera donc, dans la mesure de ses facultés individuelles, le serviteur de la science commune. Leibniz voulait que tous les hommes et les artisans même aient un microscope pour observer. Ils seront ainsi non pas les manœuvres de la science, car ils en connaîtront le plan essentiel, mais ses ouvriers. Quelle humanité admirable et forte le XVIIIe siècle avait rêvée ! C’était là l’état d’esprit et de conscience de ces Conventionnels en qui la pensée du XVIIIe siècle respirait et combattait. Et si la Révolution française n’avait pas été plus qu’à demi-vaincue, si elle avait pu réaliser les programmes de la Convention, elle aurait accompli l’œuvre du socialisme sans que le mot même de socialisme eût été prononcé, par la seule vertu de l’idée de science identique pour elle à l’idée d’humanité : tandis que nous nous efforçons vers la justice sociale des bas-fonds de la misère, de l’ignorance et de la haine, elle y serait arrivée en suivant les hauteurs, dans la sérénité de la lumière, ou dans ces sublimes orages des cimes, qui sont les explosions de la conscience beaucoup plus que le grondement des appétits.

Elle eût transformé le régime de la propriété avant que l’antagonisme peut-être irrémédiable des classes se fût substitué à l’harmonie passagère des âmes rapprochées par un même idéal : et c’est une Assemblée «bourgeoise» comme l’était la Convention, qui eût définitivement émancipé les ouvriers et les paysans. Et certes, les penseurs qui ont le plus fortement agi sur la Révolution française contenaient la critique violente de la propriété individuelle déréglée. Dès que la Révolution se fut comprise elle-même et que, poussée par une irrésistible logique, elle eut proclamé la République, l’influence de Montesquieu et de Voltaire fut presque éliminée : et deux forces seulement agirent sur elle, Jean-Jacques et l’Encyclopédie. Entre Jean-Jacques et Diderot, le plus actif et le plus démocrate des encyclopédistes, il y avait eu bien des malentendus, et leur conception de la civilisation humaine n’était pas la même. Jean-Jacques se méfiait de ce progrès des inventions industrielles et mécaniques qui enchantaient Diderot, et tandis que Diderot annonçait et préparait l’avènement des arts mécaniques et de la civilisation industrielle, tandis que dans le fameux article «Art» de l’Encyclopédie il célébrait les manufactures qui par le groupement des ouvriers et la division du travail multipliaient la puissance humaine, Rousseau eût volontiers arrêté les sociétés humaines dans une semi-ignorance et une semi-indolence idylliques, et il engageait les hommes non point à conquérir la nature, mais à la savourer. Or, malgré leur opposition, Diderot et Rousseau s’accordent, dans l’esprit des hommes de ce temps, à dénoncer « la propriété » comme la racine de tous les maux. L’œuvre tout entière de Rousseau et de Diderot est là pour le démontrer, et je pourrais multiplier les citations décisives. Je veux tout d’abord en emprunter seulement quelques-unes au beau plaidoyer que Babeuf a prononcé devant la Haute Cour de Vendôme. Nous verrons ainsi que les doctrines « socialistes » de Jean-Jacques et de Diderot n’étaient point restées dans leurs livres, incomprises et inertes, qu’elles avaient circulé à travers la Révolution elle-même, et que par elles les derniers des Révolutionnaires étaient excités à l’action. Et puis, il me plaît de montrer que ce pauvre et grand Babeuf en qui la stupide histoire ne montre guère qu’un conspirateur criminel ou un fanatique imbécile se rattachait à la pensée du XVIIIe siècle en ce qu’elle a de plus généreux et de plus décisif. Voici Rousseau : «Vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n’est à personne.» «Pour que l’état social soit perfectionné, il faut que chacun ait assez et qu’aucun n’ait trop.» «Ignorez-vous qu’une multitude de vos frères périt ou souffre du besoin de ce que vous avez de trop, et qu’il vous fallait un consentement exprès et unanime du genre humain pour vous approprier de la subsistance commune tout ce qui allait au- delà de la vôtre ?» «L’ambition dévorante, l’ardeur d’élever sa fortune relative, moins par un véritable besoin que pour se mettre au-dessus des autres, inspire à tous les hommes un noir penchant à se nuire mutuellement, une jalousie secrète d’autant plus dangereuse, que, pour faire son coup plus en sûreté, elle prend souvent le masque de la bienveillance ; en un mot, concurrence et rivalité d’une part, de l’autre opposition d’intérêts, et toujours le désir de faire son profit aux dépens d’autrui : tous ces maux sont le premier effet et le cortège inséparable de la propriété.» «Il ne saurait y avoir d’injure où il n’y a point de propriété.» Et ailleurs, dans sa lettre à l’académicien Bordes : «Avant que ces mots affreux de tien et de mien fussent inventés; avant qu’il y eût de cette espèce d’hommes cruels et brutaux qu’on appelle maîtres, et de cette autre espèce d’hommes fripons et menteurs qu’on appelle esclaves; avant qu’il y eût des hommes assez abominables pour oser avoir du superflu pendant que d’autres meurent de faim; avant qu’une dépendance mutuelle les eût tous forcés à devenir fourbes, jaloux et traîtres, je voudrais bien qu’on m’expliquât en quoi pouvaient consister leurs vices, leurs crimes.»

 

Stéphanie Roza a publié dans la collection des Classiques Garnier Comment l’utopie est devenue un programme politique, qui recoupe et documente – entre autres – les préoccupations «généalogiques» de Jaurès.