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Intéressant travail, récemment mis en ligne, de Clément Daynac qui prépare une thèse sur la Révolution à Nancy.

Extrait de l’introduction ci-après et téléchargement complet au format pdf ICI.

Bruissements délateurs, Révolution et rumeurs

Les registres de dénonciations nancéiens : fragments restitutifs d’une parole populaire 1793-1795

 

Des langues qui se délient

Le son du canon qui fait danser à l’unisson, le mugissement de ces féroces soldats dans nos campagnes, les espoirs bruyants du «Ça ira», les voix des tribuns qui surenchérissent dans les décibels pour mieux graver leurs propos dans le marbre de la postérité : les images sonores ne manquent pas pour illustrer la Révolution française. De nombreuses études ont déjà été consacrées aux chansons ou créations théâtrales révolutionnaires, mais les sonorités qui vont nous intéresser ici sont moins artistiques, sans versification ni rhétorique, tout en restant pourtant dans l’imaginaire puisque nous évoquerons le bruit des langues qui se délient. Dès la convocation des États-Généraux en 1788 on insiste sur le fait que la parole est donnée à (presque) tous, via les cahiers de doléances ou par le fait d’élire des représentants, ces voix, souvent discordantes, se font entendre aussi avec la création de clubs de discussion ou l’émancipation de la presse.

Ces bruits, ces paroles, ces opinions, s’opposent, se mêlent, se démêlent ou s’emmêlent en un brouhaha latent, se projettent, et résonnent souvent dans un écho suffisamment déformant (et déformé aussi par l’historiographie et la politique contemporaine) pour qu’on en arrive à cette conclusion: pour écrire l’histoire de la Révolution française il convient souvent de détricoter des rumeurs et des phantasmes. Revenir au silence des archives pour mieux entendre les faits et les voix particulières.

Aspect « fantasme » tant historique qu’historiographique

Quand on se penche à la fois sur l’histoire de la Révolution et sur son historiographie on constate que phantasmes et projections s’empilent comme des strates créant un terrain meuble, des sables émouvants.

Grandes dates nées dans le bruit

Les grandes dates de la Révolution sont quasiment toutes marquées du sceau du bruit et de la rumeur, en juillet 1789, c’est la prétendue menace d’une «Saint Barthélemy des patriotes» – pour reprendre les mots de Camille Desmoulins – qui met le feu aux poudres, et ce même été, lors de la «Grande Peur», ce sont des bruits (pas toujours fondés) qui se colportent de campagne en campagne et se traduisent dans certains cas en actions et fracas populaires. Deux ans plus tard quand le Roi prend la fuite, le bruit d’une trahison de l’exécutif est étouffé par l’Assemblée qui tente d’officialiser la thèse de l’enlèvement, cette dissimulation provoque des murmures, mais le son le plus assourdissant est finalement celui du silence qui accompagne la famille royale sur le trajet du retour vers Paris. On pourrait aussi évoquer le son du tocsin annonçant la chute de la monarchie en août 1792, ou écouter plus attentivement les envolées lyriques des différents orateurs, qui selon la légende font trembler les vitres de la salle du Manège ou du palais de justice.

On est bien là dans un univers de tumulte, dès lors comment ne pas comprendre que l’historiographie elle-même a participé à ce concert discordant en étant influencée par les rumeurs originelles et en créant des mythes.

Le 31 août 1790, le marquis de Bouillé organise la répression d’une mutinerie de la garnison de Nancy. Le lieutenant Désilles (à gauche, couché) tente de s’interposer.