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Je donne ci-après le début de l’étude de Marion Pouffary (Faculté des Lettres de Sorbonne Université – Centre d’histoire du XIXe siècle, EA 3550), dont on peut télécharger l’intégralité ICI.

Je note que ce texte a préalablement été publié sur le site de la Société des études robespierristes (SER), ce que je veux considérer comme le signe d’une ouverture d’esprit, récente mais prometteuse.

La naissance de la légende dorée de Robespierre :
le façonnage de l’image de l’«homme-principe» par les écrits biographiques consacrés à Robespierre publiés par les républicains entre 1830 et 1850.

Depuis la publication en 1795 de l’ouvrage intitulé La Vie et les Crimes de Robespierre par l’abbé Proyart, ancien sous-principal du collège Louis-le-Grand parti en émigration, un très grand nombre de biographies de Robespierre a été publié. Aujourd’hui, les récits de la vie de Robespierre font non seulement l’objet de livres, mais aussi de films ou encore de bandes dessinées. Si, même lorsqu’ils sont «grand public», les ouvrages consacrés à Robespierre peuvent être écrits avec un grand sérieux scientifique, toutes les biographies de Robespierre ne peuvent en réalité être classées parmi les ouvrages d’histoire. Cette situation n’est pas surprenante si l’on se rappelle que, pendant tout le XIXe siècle, les biographies de Robespierre étaient produites avant tout dans un but politique, en face duquel les considérations méthodologiques de la discipline historique alors balbutiante avaient peu de poids.

Si les ouvrages qui, depuis thermidor, ont contribué à forger et à diffuser la «légende noire» de Robespierre ont fait l’objet de nombreuses analyses – qui ont été synthétisées par Marc Belissa et Yannick Bosc dans l’ouvrage Robespierre. La fabrication d’un mythe publié en 2013 –, la construction de la «légende dorée» de Robespierre, qui a influencé elle aussi l’historiographie, n’a jamais fait l’objet d’une analyse approfondie.

Les grands thèmes qui structurent cette «légende» sont formalisés sous la Monarchie de Juillet par la fraction la plus radicale du mouvement républicain (que nous appellerons ici radicale/socialiste), qui fait de Robespierre le symbole de la «République démocratique et sociale» et se réclame de la Révolution de 1793, quand le régime de Juillet se pose en défenseur de l’héritage de 1789.

Cette image est diffusée par une série d’écrits biographiques publiés entre 1830 et 1850, et notamment par l’introduction aux Œuvres de Maximilien Robespierre dont Albert Laponneraye, instituteur membre de la Société des droits de l’homme, entame la publication à partir de 1832, la notice consacrée à Robespierre que Barthélémy Hauréau – qui, avant de devenir un spécialiste reconnu de la scolastique médiévale, a été un militant et un journaliste républicain – publie dans son ouvrage La Montagne en 1834, les «Observations sur Robespierre» que Buonarroti, «patriarche» du mouvement républicain, publie en 1837, la notice qu’Auguste Albert, ancien clerc d’avoué à la vie aventureuse publie en 1839 sous le pseudonyme de Vallouise, la biographie que l’académicien Pierre-François Tissot, frère de l’un des «martyrs de prairial» publie en 1844, l’introduction à l’anthologie de Robespierre que le sculpteur fouriériste Arthur Guillot projette de faire paraître en 1849 ou encore la notice que le journaliste républicain arrageois Jean Lodieu place en tête de l’ouvrage sur Robespierre qu’il publie en 1850. Si ces écrits ne connaissent pas forcément tous une diffusion massive, certaines images de la «légende dorée» de Robespierre sont reprises et popularisées par deux des histoires de la Révolution française qui vont avoir le plus d’impact au XIXe siècle: l’Histoire des Girondins de Lamartine et l’Histoire de la Révolution française de Louis Blanc, qui comportent toutes deux des chapitres consacrés à la biographie de Robespierre (auxquelles on peut rajouter l’Histoire des Montagnards publiée à la même période par Alphonse Esquiros, écrivain appartenant au groupe des «petits romantiques»).

Une des principales images qui structurent la «légende dorée» de Robespierre est celle de l’«homme-principe» – expression inventée par Laponneraye – qui permet aux républicains radicaux/socialistes de faire de Robespierre une incarnation des principes de la «République démocratique et sociale» qu’ils souhaitent faire advenir et de se créer une filiation historique concurrente de celle des hommes du régime de Juillet. La redécouverte des (très nombreux) discours de Robespierre leur fournit un corpus théorique qui leur permet de penser les questions de l’égalité politique et sociale, et conduit à faire de Robespierre l’image de la «révolution de l’égalité». «Homme-principe», Robespierre est aussi un «homme à principes» – ce qui garantit l’authenticité de ses principes et ceux des républicains radicaux/socialistes – et le recueil de témoignages de proches de Robespierre par les républicains contribue à consolider cette seconde image, léguant ainsi à la postérité une double image qui va influencer durablement l’historiographie – tant «classique» que «libérale».