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Je reproduis ci-dessous une chronique de Jacques Guilhaumou sur les récentes biographies de Robespierre, qui vint compléter la réponse aux affabulations de M. Gauchet sur le silence historien supposé sur le sujet.

On constatera, sans surprise, que les femmes tenant très peu de place dans les ouvrages recensées, elle n’en ont aucune dans ce court article…

Les biographies de Robespierre se sont multipliées depuis 2013. Dans un premier temps, Marc Belissa et Yannick Bosc (Robespierre. La fabrication d’un mythe, Paris, Ellipses, 2013) ont proposé une vaste synthèse sur la façon dont les historiens et la société française ont appréhendé cette figure historique majeure au cours de la période contemporaine. Objet d’histoire conflictuel et actuel, les figures historiographiques de Robespierre méritaient d’être confrontées à leur source, Robespierre lui-même, ainsi que le font, certes de manière différente, Hervé Leuwers et Jean-Clément Martin.

La biographie d’Hervé Leuwers, basée sur une revisite des sources manuscrites et imprimées, nous apprend beaucoup sur la formation et la carrière d’avocat de Robespierre, tout en considérant l’homme politique de manière spécifique. Il partage avec Jean-Clément Martin le souci de restituer les logiques successives des positions, des discours, et des actes de Robespierre, tout en faisant la part des légendes. Figure d’exception, Robespierre apparaît alors comme un personnage à double face, d’un côté «Ce n’est pas un homme “ordinaire”» (Hervé Leuwers), de l’autre côté, il participe aux hésitations, aux échecs, aux opinions indécises des autres patriotes (Jean-Clément Martin).

Robespierre hérite de la culture familiale la connaissance du droit et le goût de plaider. Garçon plutôt solitaire, mais très investi dans ses études, il est fier de la réussite qu’il obtient à Paris, au collège Louis-le-Grand sous la férule de prêtes séculiers. Maître ès arts en 1778, puis licencié en droit en 1781, il prête son serment d’avocat à Arras. Hervé Leuwers montre alors à quel point Robespierre aime les mots et le débat d’idées qui leur sont associées. Son originalité ne cesse de s’affirmer, au point que son succès se répercute au-delà d’Arras. Membre de l’Académie d’Arras en 1783, il y trouve un lieu d’échange, de réflexion et de sociabilité, se consacrant essentiellement à la construction de ses plaidoyers, donc en prenant soin de l’usage des mots et des arguments. C’est là où il s’affirme déjà le défenseur des « malheureux », donc des faibles et des innocents outragés. Ses dernières interventions en 1788-1789 constituent une véritable école de la politique : il y marque son intérêt pour «la conservation des droits de l’homme, le bonheur et la tranquillité des citoyens», donc pour la fin des abus. Il ne cesse se référer à la dimension morale qui rend la défense de l’humanité nécessaire Un tel regard moraliste l’incite à penser que le nom des adversaires communs au roi et au peuple, généralisable dans la figure des ennemis de la patrie, ne va pas tarder à être dévoilé. Ainsi se précise, dans le discours robespierriste, le mécanisme discursif de l’invention de la société politique, à l’identique de la manière dont se met en place à la même époque ce que Michel Foucault appelle l’invention de la société punitive par la promotion de la figure du criminel comme ennemi social. Ce processus discursif est alors concomitant de la révolution à l’état permanent de 1789 à 1794, dont Robespierre est l’un des principaux protagonistes, tout en affirmant sa temporalité présente, donc son point origine dans la formule, « Nous touchons à une révolution ».

Si Jean-Clément-Martin tend à voir seulement dans le jeune Robespierre un bon écolier parmi d’autres, et de même en tant d’avocat, il lui concède cependant une grande plasticité de réflexion qui peut expliquer sa capacité à rassembler autour de lui «le petit peuple», certes invoqué de manière symbolique. Pour Hervé Leuwers, il convient plutôt de préciser l’originalité du projet et des idées de Robespierre lui permettant de se présenter en orateur du «peuple» dès son entrée en politique. Député aux États Généraux, puis à l’Assemblée Nationale, Robespierre incarne alors l’ethos de porte-parole du « peuple » fondé sur une équation politique, à la fois égalitaire (liberté = vertu = bonheur) et différentielle («amis/ennemis de la patrie»). Comment les deux historiens le suivent-ils alors dans sa carrière politique? Jean-Clément Martin considère que Robespierre oscille en permanence entre une tactique politique nécessaire à la vitalité des nouvelles idées démocratiques et une stratégie politique plus rigide dans son lien organique aux principes incarnés dans la volonté politique, ce qui le rend dépendant ou non de sa capacité à penser l’événement révolutionnaire au moment où il se produit. Hervé Leuwers insiste plus sur la manière dont Robespierre met l’accent sur les principes, au titre de la quête d’un ligne juste là où se connecte, dans l’événement, la théorie politique et la pratique révolutionnaire. il parle ainsi de «la voix de l’homme-principe», la voix de la nation et de l’humanité.

En 1790-1791, Robespierre continue à défendre les droits politiques du peuple, en parlementaire, puis en jacobin. D’événement en événement, il se dit prêt au sacrifice. Pour Jean-Clément Martin, il ne fait ici que prendre sa place auprès des révolutionnaires, en adoptant un positionnement qui n’a rien d’original, ainsi de sa froideur qui ne lui est pas propre devant la violence. Même s’il fait appel aux principes, ce n’est pas un patriote radical : il se veut le garant de la légalité révolutionnaire. De son côté, Hervé Leuwers montre que Robespierre, Défenseur de la constitution (c’est le titre de son journal) en 1792, est pour le principe de la résistance à l’oppression, sans adhérer aux mouvements punitifs du peuple, qu’ils ne condamnent pas pour autant. Ses interventions publiques incarnent la force des mots, l’expression juste jusque dans son affrontement à la Convention avec les Girondins. Pour Jean-Clément Martin, Robespierre, devenu le chef des Jacobins, fait certes mention des principes, mais dans le contexte d’une parole discordante, ce qui lui permet d’avoir une reconnaissance politique sans pour autant fixer une ligne politique claire. Souvent en porte-à-faux, il devient alors très difficile de différencier, dans ses attitudes politiques, sa capacité à s’adapter au moment et son habilité tactique

Pour la période 1793-1794, Hervé Leuwers met là encore l’accent sur l’originalité des justifications de Robespierre et leur rapport organique au moment. Robespierre contribue en effet à donner à la France une constitution à la fois «sage» et «populaire», à fonder le gouvernement révolutionnaire avec ses amis de la Montagne, à rendre efficace la justice politique. Si l’historien décrit, en appui sur les sources, et se garde de juger, il n’en montre pas moins que l’enjeu politique est plus la vertu (publique) que la terreur (légale) devenue un principe, et qu’il s’agit avant tout de bonheur (public), tant en matière de religion (l’Être suprême) que d’éducation. Jean-Clément Martin, de son côté, continue à voir dans l’action et les discours de Robespierre des attitudes paradoxales par le fait que ce dirigeant politique passe sans cesse d’une logique à l’autre : de la lutte politique à la lutte politicienne, du silence à la proposition de mesures disparates dans la confusion ambiante. Pratiquant un équilibrisme politique alliant modération et centralisation, Robespierre prend de mauvaises décisions en l’an II. Ainsi, alors qu’il est proche de la mort, il «occupe une place exorbitant et menaçante, mais aussi étonnamment fragile».

Qu’est ce qu’une figure d’exception en Révolution qui reste proche des préoccupations politiques d’autres révolutionnaires? Participe-t-elle de l’ordinaire du sens en politique ou faut il y voir du génie politique? En quoi l’abord spécifique de la matérialité discursive des discours en acte de Robespierre permet d’en appréhender le sens politique, son rapport au sens commun révolutionnaire? Tels sont, à vrai dire, les enjeux de cette très fructueuse confrontation entre historiens.

Jacques Guilhaumou

Références

Marc Belissa et Yannick Bosc, Robespierre. La fabrication d’un mythe, Paris, Ellipses, 2013.

Hervé Leuwers, Robespierre, Fayard, 2014, 458 pages.

Jean-Clément Martin, Robespierre. La fabrication d’un monstre, Perrin, 2016, 364 pages.

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