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Je reproduis, à la suite d’autres contributions, un court texte de l’historien Jean-Clément Martin en forme d’avertissement au gouvernement et de critique sur le rapprochement historique entre la période actuelle et 1789.

On se rappellera utilement, avant de prendre connaissance de ce billet, que J.-C. Martin n’est pas un militant révolutionnaire et qu’il entend ici conseiller sinon le Prince au moins la République afin qu’elle tire les leçons de ses prémisses et ne réitère pas des erreurs propres à des confusions qui lui semblent fâcheuses.

 

Janvier 1789 – janvier 2019 des cahiers de doléances au Grand Débat : Les pièges d’une consultation mal préparée

ou comment refaire du commun et éviter la litanie des déceptions personnelles

Le Grand Débat va-t-il se confondre avec la rédaction des Cahiers de Doléances ? La question n’est pas érudite. La comparaison de 2019 avec 1789 court les rues légitimant n’importe quelle prise de parole. On peut aussi l’utiliser pour dénoncer les risques que nous prenons en toute ignorance de cause : cahier de doléance est synonyme pour quasiment tout le monde de début de la révolution et d’exemple de démocratie. À tout le moins le retour aux faits s’impose.

Le 24 janvier 1789, le roi avait convoqué les États généraux appelant tous les hommes de plus de 25 ans et payant des impôts à se réunir dans les assemblées paroissiales pour désigner les délégués qui iraient ensuite élire les députés de chaque sénéchaussée, et pour rédiger ensemble, sous la présidence d’un juge, ou d’un notaire royal, un cahier de doléances. En théorie, les cahiers devaient être rassemblés et résumés dans les cahiers des sénéchaussées qui seraient emportés à Versailles par les élus aux États généraux.

Dans les faits, la participation aux assemblées paroissiales fut très disparate et d’emblée polémique, puisqu’une partie non négligeable de la noblesse refusa d’emblée de participer au processus, entrant d’emblée dans l’opposition au roi et aux réformes possibles. Surtout, dans l’effervescence qui régnait dans tout le royaume, apparaissent tout de suite des cahiers modèles qui circulent portant les idées de groupes d’opinion formées, notamment autour d’une bourgeoisie urbaine critiquant les droits seigneuriaux ou autour de propriétaires plus conservateurs défendant les droits des communautés rurales.

La rédaction de ces cahiers modèles avait commencé dès décembre 1788 et leur circulation fut très importante en janvier influençant beaucoup d’assemblées qui en reprirent des passages entiers en joutant ici et là des revendications particulières.

On comprend ainsi que la condamnation des impôts, comme la gabelle, des droits féodaux, de la dîme, la limitation des droits de la noblesse, du clergé, la création d’écoles… ait rassemblé tous les suffrages, à côté de plaintes locales liées et de misères évidemment catastrophiques. La rigueur du froid sévit par exemple à Nîmes, les montagnes coupent les communications autour du Mans…

Il faudrait enfin ajouter que les doléances parties à Versailles oublièrent l’essentiel de ces revendications locales et qu’elles furent rapidement abandonnées parce que les conflits entre les députés et le roi portèrent sur des sujets inédits et urgents, faisant rompre le lien entre les mandants et les élus.

Mais enfin, ce qui est essentiel à souligner ici est que la rédaction des cahiers fut collective à tous les moments. En aucun cas, il ne s’agissait d’offrir à chaque personne la possibilité de mettre par écrit ses plaintes et ses dénonciations. Tout avait été médié par les échanges au sein des assemblées locales, même quand celles-ci avaient été instrumentalisées par les courants organisés pour capter les votes.

L’exemple de 1789, s’il a du sens en 2019, est d’éviter la diffusion de faux espoirs à tout le monde et à chacun, de rassembler au gré des discussions pour qu’en sortent des idées élaborées dans la confrontation des points de vue, donc de consolider, voire recréer, les liens collectifs contre les tentations de renforcer les antagonismes et les règlements de compte. Il est temps que les règles strictes de ce Grand Débat soient fixées et connues. Le roi et ses ministres avaient tergiversé pendant des mois sans jamais clarifier les procédures.

C’est de ces incertitudes réglées dans la précipitation que 1789 est né, sur fond d’émeutes dans tout le pays dès janvier, bien avant le 14 juillet ! Si on veut se souvenir de l’histoire qu’au moins on en saisisse les leçons.

J.-C. Martin