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Jean-Luc Mélenchon[1] s’est pris d’une affection rétrospective pour Pauline Léon, la chocolatière enragée, qu’il considère comme « la figure la plus important de l’insurrection populaire féminine ».

La formule est sympathique mais n’a pas grand sens… Biographe de Pauline Léon, je me garderai de l’endosser, d’autant qu’elle repousse dans l’ombre d’autres militantes Républicaines révolutionnaires encore moins connues, que Dominique Godineau a recensées dans son magistral Citoyennes tricoteuses.

Je ne suis pas d’un caractère jaloux et tant pis si M. Mélenchon tient à évoquer régulièrement Pauline Léon pour afficher son « féminisme » historique ! Mais de grâce ! qu’il se contente d’une sobre évocation, au lieu d’ajouter une nouvelle ânerie à chaque intervention… C’est que j’en suis, on le comprendra aisément, lecteur et rectificateur captif.

Naguère, M. Mélenchon inventait à Pauline une fin bourgeoise et un mariage avec un négociant de Bordeaux (quant en réalité elle a épousé un autre militant Enragé : Théophile Leclerc). Cette fois, la bourde est de plus vaste envergure et concerne les Enragés en général. J’y soupçonne l’influence désastreuse du « vulgarisme » de Mathilde Larrère, déjà épinglée ici.

Représentation actuelle et imaginaire de Pauline Léon & Claire Lacombe devant la boutique de la famille Léon.

Dans la vidéo ci-dessous (voir à 14mn 51s), tournée et diffusée par les Amis d’Hérodote, Mélenchon revient une fois de plus sur Pauline Léon qui « porte la pancarte “Enragée”». Or qui sont donc les Enragés ?

Ils sont plutôt rattachés aux Cordeliers qu’aux Jacobins et à la fraction dite des Enragés c’est-à-dire Hébert, Chaumette [Attention : Larrèrisme !] , des personnages… enragés quoi, qui sont les plus sociaux de la Révolution ; considérés comme des gauchistes, ce qu’à mon avis ils sont ! Parce que c’est à cause d’eux que Robespierre va être arrêté – les gens croient que c’est l’extrême droite qui a fait arrêter Robespierre le 9 thermidor, non ! Le président de séance Collot d’Herbois est un enragé, Billaud-Varenne est dans la salle. C’est l’extrême gauche qui fait l’erreur terrible de faire arrêter Robespierre, et elle est manipulée par des corrompus.

 

Sacrée « relecture » des factions en présence !

On peut dire en effet que les Enragés et notamment les Enragées sont plus proches des Cordeliers que des Jacobins. Même si Varlet et Leclerc fréquentent les Jacobins, la Société des citoyennes républicaines révolutionnaires agira souvent de concert avec le club des Cordeliers.

Hébert et Chaumette n’ont jamais fait partie du courant des Enragé·e·s n’en déplaise à Mathilde Larrère et à Jean-luc Mélenchon. On ne leur connaît même pas de contacts avec eux, alors que Jacques Roux et Marat, par exemple, entretiennent des relations – certes houleuses !

J’ai reproduit sur ce blogue une brève du Journal de Paris national, du 2 février 1793, qui avaient échappé à l’attention des historien·ne·s et qui montre que Jacques Roux attaque victorieusement à la Commune de Paris : Réal, Hébert et Chaumette.

Mathilde Larrère avaient amalgamé sans preuve Hébert, Chaumette et les Enragé·e·s. Mélenchon ajoute un glissement et une erreur supplémentaire. Voilà que Collot d’Herbois et Billaud-Varenne sont eux-mêmes des Enragés…

Il est vrai qu’il serait difficile – ce que Mélenchon ne précise pas – de mettre le 9 Thermidor sur le dos d’Hébert et de Chaumette. Le premier a été guillotiné quatre mois plus tôt, le 24 mars 1794, et le second le 13 avril 1794. Leurs fantômes ont peut-être de bonnes raisons d’attribuer à Robespierre une part de responsabilité dans leur assassinat légal… mais ils ne siègent pas à la Convention.

Quant à Collot et Billaud, ce sont des Montagnards, certes, mais pas « exagérés » comme l’on disait alors, et certainement pas Enragés. Je reprends ici des passages du Dictionnaire historique de la Révolution française (Albert Soboul dir.) sur ces deux personnages et sur le 9 Thermidor – tous trois rédigés par François Brunel.

Par ses écrits et son action politique, Billaud appartient à ce courant qui tenta de marier justice sociale (bonheur) et dignité humaine (droits de l’homme). L’entreprise n’était sans doute pas facile en révolution, mais le projet devrait durablement marquer la pensée progressiste. [F. B. cite Jaurès :] « C’est la plus curieuse synthèse que je connaisse de la tendance égalitaire et socialiste et d’un ordre individualiste et morcelé ». On peut critiquer la formulation jaurésienne, on ne put nier que Billaud (comme d’autres) ait tenté de concevoir les noces des droits de créance et des droits-libertés. [p. 123]

Robert Palmer a classé Collot parmi les « hébertistes ». Ici encore, à suivre cette analyse, la stratégie de Collot au 9 Thermidor serait transparente. Mais, s’il fut chargé de l’ultime tentative de conciliation avec les dirigeants Cordeliers en ventôse an II, il porta aussi avec Couthon, les coups les plus durs aux « sociétés sectionnaires » parisiennes, les accusant de tendre au « fédéralisme », c’est-à-dire à s’ériger en contre-pouvoirs. [pp. 248-249]

Sur le plan étroitement événementiel, il convient de poser la question : qui « a fait » le 9 Thermidor ? Dans la journée parlementaire, trente-cinq députés intervinrent contre les « Robespierristes » : deux seulement siégeaient à la Plaine (Féraud et Lozeau), trente-trois à la Montagne. En l’an III, seize d’entre eux seront « Montagnards réacteurs », quinze seront des « derniers Montagnards » – la plupart condamnés à la prison ou à la déportation comme « complices de Robespierre », deux se tiendront « à l’écart ». Barras, contrairement à la légende ne joua aucun rôle avant d’être désigné – en tant que militaire – pour commander les troupes de la Convention. C’est dire l’ambiguïté du 9 Thermidor qui ne révèle que l’extraordinaire hétérogénéité de la Montagne. [p. 1032]

La « révision » à laquelle procède Mélenchon l’amène à une autre énormité : attribuer « aux Enragés » la misogynie caricaturale de Chaumette ! Or ce dernier parle contre les Républicaines révolutionnaires gagnées au courant Enragé par Pauline Léon et Claire Lacombe et contre les clubs de femmes (bientôt interdits). Chez les – véritables – Enragés parisiens, le soutien affirmé aux Républicaines domine, chez Roux et Leclerc. Varlet étant plus mesuré et plus paternaliste.

Au fait, où sont-ils, où sont-elles donc, ces Enragé·e·s de Paris le 9 Thermidor (27 juillet 1794) ?

Jacques Roux, détenu, s’est poignardé à mort le 10 février pour éviter la guillotine.

Claire Lacombe est en prison depuis le 3 avril 1794. Elle n’en sortira que 13 mois et demi plus tard.

Pauline Léon et Théophile Leclerc, son époux, sont détenus (séparément) à la prison du Luxembourg depuis le 6 avril 1794. Ils en sortiront le 22 août.

Seul Jean-François Varlet est libre. Entre deux prisons, devrais-je dire ! Il a été élargi le 14 novembre 1793 ; il sera réincarcéré par les Thermidoriens le 4 septembre 1794.

Ni les « hébertistes[2] » – assassinés –, ni les Enragé·e·s – neutralisé·e·s – n’ont joué un rôle dans la chute de Robespierre.

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J’avais ici-même félicité M. Mélenchon d’avoir – semblait-il – renoncé à évoquer (sans source, évidemment) un prétendu point de vue de Robespierre en faveur du droit de vote des femmes… Il récidive malheureusement dans cette vidéo, en ajoutant à sa courte liste l’abbé Grégoire. Je sais que ce démocrate est connu pour des opinions « progressistes » (surtout pour un religieux) à propos des femmes, mais je connais trop mal son œuvre et sa biographie pour décider s’il a pris ou non position en faveur du droit de vote féminin. Un rapide sondage me fait craindre néanmoins que cette « bonne nouvelle » aille en rejoindre d’autres (concernant Sieyès par ex.) dans le livre d’or des légendes historiennes.

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[1] Politicien français, XXe-XXIe siècles.

[2] À supposer que le terme ait un sens.