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Je n’ai guère été tendre, ici-même, avec le dernier ouvrage de Serge Bianchi (sa biographie de Marat). Je lui suis d’autant plus reconnaissant d’avoir rédigé pour les AHRF une belle et minutieuse recension de la traduction du livre de Markov, Jacques Roux, le curé rouge, à l’édition de laquelle j’ai participé (présentation, appareil critique, bibliographie, CR Rom). Rappelons que le livre est coédité par la Société des études robespierristes (SER) et les éditions Libertalia.

On peut déplorer, mais Bianchi n’y est pour rien, que les critiques de livres paraissent avec un tel retard dans les AHRF (en l’espèce: 18 mois) ce qui signifie que les chances que la lecture de l’article puisse entraîner matériellement l’achat de l’ouvrage sont quasi nulles (le livre n’est plus en librairies, il faut le commander sans l’avoir feuilleté). Par ailleurs, on pourrait imaginer un système de signets qui attireraient l’attention des lectrices, lecteurs et adhérent·e·s de la SER sur le fait que tel livre est édité ou coédité par elle. Dans ce domaine, l’ostentation n’est pas contradictoire avec la modestie qui sied aux savant·e·s.

En 1967 paraissait à Berlin-Est un ouvrage du professeur Walter Markov sous le titre Die Freiheiten des Priesters Roux, soit Les libertés du prêtre Roux. Un demi-siècle plus tard, une réédition de cet ouvrage, pionnier en son temps, est proposée par un groupe d’historiens de la Société des études robespierristes. La traduction a été assurée par Stéphanie Roza, spécialiste de la littérature utopique au siècle des Lumières. L’appareil critique est réalisé par Claude Guillon, bien connu pour ses travaux sur les Enragé·e·s, et Jean-Numa Ducange, fin connaisseur de l’historiographie marxiste de la Révolution française. Une postface de Mathias Middell donne tout son sens à cette publication, car, en 1967, «les circonstances n’étaient pas non plus favorables à une bonne réception internationale» (p. 464). Il s’agit bien d’un événement éditorial, qui permet de s’interroger sur l’importance de l’ouvrage de Markov en son temps – la fin des années 1960 –, et sur les décalages qui se sont manifestés en 50 ans, dans la perception des problèmes de la Révolution en général et de Jacques Roux en particulier. Un cd-rom précieux, joint à l’ouvrage, fournit des compléments indispensables à la connaissance des recherches de Walter Markov et à leur actualisation historiographique, suite à un «long travail de reconstitution» (p. 17). Une telle «entreprise» peut-elle faire de ce livre un «classique de l’histoire révolutionnaire»?

L’ouvrage proprement dit comprend 8 chapitres, de «La patrie du régicide» à «La mort pour compagne». La principale originalité de l’ensemble est la mise en perspective des analyses de Walter Markov avec les textes de Jacques Roux figurant dans l’ouvrage complémentaire Scripta et Acta, qui recense l’intégralité de ses textes et discours. Il est possible ainsi de suivre en parallèle, une biographie solide croisant les documents disponibles, le tout agrémenté de notes présentant les personnages cités et des repères actualisés. Nous pouvons dès lors nous interroger sur les conditions de la réception de l’ouvrage aujourd’hui.

Walter Markov prend soin, dans chaque chapitre, de mettre les éléments de la vie de Jacques Roux en relation avec les événements nationaux contemporains. D’un côté, il colle aux documents précis dont il fait l’exégèse et l’étude critique. De l’autre, il élargit à des considérations générales, littéraires et historiques, qui peuvent surprendre dans une biographie classique. Dans le chapitre 1, «La patrie du régicide», prenons l’assassinat du chanoine Mioulle, le 18 juillet 1778, dans lequel Roux est inculpé et arrêté, en compagnie d’autres jeunes «frondeurs». Markov livre tous les éléments de l’affaire, sans indulgence, ni pour Roux, ni pour les interprétations rétrospectives du fait divers par les historiens. Il tente alors de situer l’itinéraire de l’«agitateur» dans un «rapide panorama de l’Ancien Régime» en France et dans l’Angoumois. Cette méthode se retrouve dans tous les chapitres de son livre. Dans le chapitre 2, «Les chemins de la Révolution mènent à Paris», le vicaire de Saint-Thomas-du Conac commente la Grande peur dans le diocèse de Saintes dans un sermon, Le Triomphe des braves Parisiens sur les ennemis du bien public. L’analyse est remarquable. Mais il montre aussi le rejet du curé Roux par le haut clergé de Saintes, qui l’empêche de devenir le leader d’une « république au village », comme d’autres curés rouges, avant son départ pour la capitale. Le chapitre 3, «Cordeliers et Gravilliers» est essentiel par l’acuité de la situation sociale et politique, la présentation d’une section et d’un club, même lorsque l’on perd la trace de Jacques Roux. Markov expose les relations complexes entre Marat et «le petit Marat», et entre Robespierre et Roux, en mai 1792, quand «ce Cordelier consciencieux» entame «la route escarpée qui le mènerait vers les cimes du mouvement populaire» (page 166). Le chapitre 4, «La Commune, la Convention et la tête du roi» est remarquable par les analyses du rôle de Jacques Roux dans les massacres de septembre, alors qu’il est électeur des Gravilliers. Il se sépare de Marat en se rangeant dans une «avant-garde plébéienne» qui «ne recoupe pas l’ensemble de la sans-culotterie» (p. 198). Il devient «chef de parti» au moment d’accompagner Louis « le-dernier » (sic) à la guillotine, comme conseiller municipal, bien élu. Roux refuse le testament de celui qu’il voit exécuter «depuis la fenêtre» et dont il avait écrit en épitaphe : «Il est temps que la liberté des peuples soit consolidée par l’effusion légale du sang impur des rois» (p. 206). Le chapitre 5, «Les magnifiques», analyse le rôle de Jacques Roux, dans la «formation d’un spectre que l’on appela les Enragés» lors la journée du 25 février 1793, taxation populaire qui toucha 1 000 boutiques, qui n’est certes pas la journée de Marat (p. 240). S’il se fait appeler le «Marat de la Commune», Roux se voit qualifier de «faux ami du peuple» par Brissot. Lorsqu’il parle de «dépouiller les riches», il partage la tête d’un mouvement où «il joue sa vie» comme les autres «meneurs» Enragés, Varlet, Leclerc, Pauline Léon, Claire Lacombe, une «série de destins» qui «avaient fini de se réunir» (p. 271), au moment où lui rédige son Discours sur les causes des malheurs de la République française. Walter Markov fait de ce discours une analyse subtile, prudente, exemplaire. Le chapitre 6, «La loi des riches», d’une densité impressionnante, est dominé par l’analyse des conditions et du contenu du Manifeste des Enragés. Certes le titre «constitution de l’an II» prête à équivoque, l’an II ne débutant officiellement que 3 mois après le vote de juin 1793. Markov établit que lors de ce Manifeste, les Enragés dirigent le mouvement des sans-culottes «pour la première et dernière fois» (p. 304), suivis par les Citoyennes Républicaines révolutionnaires. Fort de l’appui des Cordeliers et des Gravilliers, Jacques Roux présente son Manifeste-pétition le 25 juin 1793, alors que l’enthousiasme pour les principes de la Constitution est à son apogée. Mais il n’a pas anticipé sur la stratégie des Montagnards, Robespierre en tête, qui derrière son «motif populaire», dénoncent un texte «incendiaire». Attaqué aux Jacobins, exclu des Cordeliers, puis de la Commune, le 1er juillet, il est condamné avec Varlet et Leclerc, par Marat qui «se débarrassait des Enragés avec dégoût» (sic, p. 328), même si selon Markov, «Jacques Roux avait vu quelque chose que Marat ne pouvait plus voir» (p. 336)! Le chapitre 7, «L’ombre de Marat», expose les luttes entre les Enragés, qui reprennent le titre et le flambeau de l’Ami du peuple, et les dirigeants montagnards, Hébert et Robespierre-Jupiter (p. 353) en première ligne. Roux passe une semaine à la Conciergerie, alors qu’il est président des Gravilliers, avant que les idées des Enragés ne triomphent de façon éphémère. Le Capitole du 5 septembre 1793, à la suite d’une manifestation sans-culotte où aucun Enragé n’a mené le mouvement, débouche sur son arrestation finale, le 7 septembre, et «La mort pour compagne», l’ultime chapitre 8. Lâché par tous, y compris par ses compagnons de route, Roux est détenu à Bicêtre, fait son autocritique dans son journal Le Publiciste (n° 271), puis tente de se suicider lors de son procès par 5 coups de «stylet taille-plume à manche d’ivoire». Il décède le 10 février 1794. Pour Markov, au-delà de ce destin tragique, «la démocratie s’était peu à peu changée en dictature» (p. 426). L’utopie défendue par Jacques Roux était trop forte dans sa défense du droit concret «à la vie et à la sécurité, au pain et au travail, à l’éducation et à la culture» (p. 444). Certes, Jacques Roux a commis nombre d’erreurs, fait un pacte avec la mort en défendant les exclus et les bras-nus, a mené un moment une vague «à la surface de l’océan du peuple». Mais il a été vaincu par le nouveau Léviathan. Son combat pour l’égalité, que l’on ne doit pas «embellir», ni «s’en inspirer», ne pourra être effacé, au sein d’une Révolution qui «a irrévocablement changé le monde et les hommes» (En particulier, p. 461).

Cet aperçu du contenu de l’ouvrage dévoile en partie l’importance de son édition en français, un demi-siècle après sa publication en allemand. Les apports en sont considérables. Il a fallu vaincre l’obstacle de la traduction, passer de l’allemand littéraire «à la Stefan Zweig», à un français accessible, grâce à la traduction souvent inspirée de Stéphanie Roza ; actualiser les problématiques soulevées par l’auteur par des notes infrapaginales explicatives et par une bibliographie sélective bienvenue; donner au public érudit les clefs du travail de bénédictin entrepris par Walter Markov, en restituant les écrits et les compléments historiographique, tant par les Acta et scripta que par les 60 chapitres des Digressions sur Jacques Roux, publiées en allemand à Berlin en 1970. L’édition est valorisée par des articles complémentaires de Roland Gotlib et Claude Guillon, le dernier biographe en date des Enragés. Peut-on dès lors dire avec les auteurs que «Jacques Roux nous revient à point nommé»? S’il faut souhaiter à cet ouvrage le succès qu’il mérite dans «le livre d’or de l’histoire universelle» (p. 457), on peut s’interroger sur les conditions de sa réception par un large public, à la fin des années 2010. L’immense érudition déployée dans l’ouvrage peut dérouter, lorsque l’auteur s’éloigne des sentiers battus d’une biographie «classique». Des dissertations, bourrées de références, ouvrent et closent chacun des chapitres, comme une longue analyse du contexte de l’hiver 1792-1793 (pp. 171-176). Markov parsème ses analyses de jugements de valeur, le plus souvent étayés, parfois contestables par leur subjectivité, comme celui sur le numéro 233 du Publiciste de l’Ami du Peuple, qui traine Jacques Roux dans la boue, qualifié ainsi: «Un des textes les plus mauvais de Marat» (p. 331). Quelques pages plus loin, figure cette formulation après l’assassinat de Marat : « Le “grand homme” de la gauche était mort». Walter Markov prend toutefois des distances constantes avec son personnage, n’hésitant jamais à étaler certaines de ses faiblesses et contradictions. L’historien fait parfois place au romancier, lorsqu’il décrit la dernière entrevue entre Marat et Roux, 4 jours avant l’assassinat: «Le regard oblique que Jacques Roux lui jeta en ce 9 juillet avant de descendre les escaliers a frappé les témoins, “impossible à dépeindre”, un “regard prolongé de vengeance”. Mais peut-être une trop vive blessure lui donnait-elle ce regard fou»? (p. 333). Certaines conjectures «romantiques» quant aux relations entre ses personnages renvoient à la fascination de l’auteur pour Zweig. À notre avis, ce mélange constant des genres suscite constamment l’intelligence du lecteur, qui doit rester sur le qui vive pour en tirer le meilleur parti. Un autre problème découle des analyses par Markov des écrits de Jacques Roux, lorsque la citation ou la paraphrase l’emportent sur la distance au texte, qu’il s’éloigne ainsi des «normes universitaires», suscitant des réserves des préfaciers: «Markov résume souvent le texte de Jacques Roux, ce qui est légitime ; il le paraphrase aussi, ce qui est problématique» (p. 90). On pourra aussi mesurer, à un demi-siècle de distance, la distance significative entre le contexte des années 1960, idéologique, diplomatique, historiographique et le contexte des années 2010, tant «l’eau a coulé sous les ponts». Mais Mathias Middell évoque avec justesse les potentialités du «roman à clé» de Walter Markov, cet intellectuel qui «cherche à saisir les mécanismes d’une situation plus que complexe», tout en étant «un homme engagé en faveur de l’émancipation humaine» (p. 482). Si je pouvais suggérer deux directions d’approfondissement contemporain des travaux de Walter Markov, elles concerneraient les liens entre Jacques Roux et les «citoyennes républicaines» d’une part, et, de l’autre, la question essentielle de la qualification de «curé rouge», qui figure dans le titre et dont les avancées historiographiques pourraient être mieux mises en évidence.

Mais il s’agit de remarques mineures au regard des apports considérables de cet ouvrage longtemps espéré, qui vient combler un retard inquiétant, «une frilosité historiographique et politique» qui n’ont plus de raison d’être aujourd’hui. Et nous ferons nôtre la conclusion de Matthias Middell: «Le travail de Markov sur le curé rouge a dévoilé des enjeux bien plus cruciaux que ceux de la sympathie ou du rejet que peuvent susciter la biographie d’un individu. Gageons que les multiples aspects du travail de cet auteur susciteront de multiples interprétations».

Serge Bianchi

Dans cette dernière livraison, je signale, outre le dossier thématique, un entretien entre Dominique Godineau et le cinéaste Pierre Schoeller (Un peuple et son roi).