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Nouvel ouvrage, nouvelle synthèse, mauvaises nouvelles.

(N’était l’apparition d’une nouvelle maison d’édition spécialisée en histoire.)

L’autrice annonce, dès son introduction, vouloir battre en brèche le «lieu commun» selon lequel «libres» avant la Révolution, les femmes du XVIIIe siècle auraient été par elle privées de leurs droits… Pour que cette affirmation puisse passer pour un «lieu commun» et non pour un paradoxe de peu d’intérêt, il aurait fallu citer celles et ceux qui le défendent, ce dont Le Bozec – hélas! – se dispense. Comme elle se dispense souvent – hélas encore ! – d’indiquer la source de telle citation qui a retenu votre attention.

La vogue de l’amalgame inexplicable – et surtout inexpliquée ! – entre Enragé·e·s d’une part et «hébertistes» de l’autre trouve dans cet ouvrage une nouvelle illustration. Plus les affirmations sont détaillées en apparence, moins on juge utile de nous en expliquer l’origine.

[…] Claire Lacombe, considérée comme une dangereuse extrémiste, parce qu’entre autres, elle soutenait le plus que radical journal Le Père Duchesne, de Hébert. [p. 70 ; voir également p. 92]

Quand ? Comment ? Par quoi ? Mais où est donc Ornicar ?… Mystère.

L’autrice l’aura lu quelque part, probablement un peu vite (et peut-être sans prendre de notes). C’est certainement le même genre d’improbable genèse qui amène l’affirmation incongrue que voici, à propos de la pétition présentée en 1792 à l’Assemblée par Pauline Léon, en faveur de l’armement des femmes :

Le jour de la lecture de cette pétition est historiquement considéré comme l’acte de naissance des « Tricoteuses ». [p. 73]

Il semble en effet – mais comment en être certain·e à la lecture de formulations souvent confuses[1] ? – que Christine Le Bozec considère que «Tricoteuses» désigne, dès 1792 donc, la sans-culotterie féminine radicale, au lieu que le terme est une construction a posteriori à partir des élucubrations de masculinistes montagnards. On se reportera à ce propos aux travaux de Dominique Godineau, dûment citée en référence par Le Bozec, mais peut-être pas lue…

Christine Le Bozec est si peu avare de références de qualité qu’elle connaît même, et renvoie à mon article des AHRF sur Pauline Léon. Quelqu’un·e qui me cite ne saurait être tout à fait mauvais·e… Cependant, ayant noté que Pauline a cotoyé Jean-François Varlet («proche d’Hébert»: ben voyons!) à la Société fraternelle des patriotes de l’un et l’autre sexe, pourquoi ne pas signaler qu’elle y a également rencontré Théophile Leclerc, autre figure du courant des Enragé·e·s, avec lequel elle aura une relation plus longue et plus intense, puisqu’il deviendra son époux?

Parfois, notre autrice se décide à innover et lance une hypothèse ébouriffante :

La tension entre les factions s’accrut en janvier 1794 et, à l’occasion de manifestations et de protestations de rue, des militants partisanes des Ultras furent arrêtées puis emprisonnées. Les événements s’accélérant et le mouvement s’amplifiant, les Montagnards au pouvoir recherchèrent l’apaisement en proposant leur médiations aux deux factions [?]. Toutefois, le 10 février 1794, le suicide dans sa cellule de Jacques Roux, l’un des chefs [sic] des Enragés, changea la donne. Ce geste de l’ex-soutien des Citoyennes républicains révolutionnaires conduisit les autorités à faire voter, le 26 février 1794, les lois de Ventôse qui ordonnaient la mise sous séquestre des biens des suspects «reconnus ennemis de la République» avant de les distribuer aux indigents.

Dors en paix mon vieux Jacques! Ton sacrifice n’aura pas été inutile puisqu’aussi bien les décrets de Ventôse, c’est à toi que nous les devons…

Cette hypothèse que je qualifierai volontiers de boufonne – Roux se poignarde à mort pour éviter de subir le sort (un déshonneur à ses yeux) des contre-révolutionnaires ; il est persuadé, à juste raison, qu’il sera guillotiné ; son suicide n’a d’effet que sur l’image qu’il veut laisser de lui – je ne l’ai jamais vue formuler nulle part. Faute de référence contraire, force est donc de l’attribuer à Christine Le Bozec elle-même. Ne lui jetons pas la pierre! Il est tentant, en effet, pour le repos de l’esprit, de considérer qu’un événement T est mécaniquement à l’origine d’un événement T+16 j…

Ne s’égare-t-on pas aisément, d’ailleurs, lorsqu’on s’écarte de la rassurante téléo-chrono-logie. Ainsi Christine Le Bozec voit-elle dans le fait que les Enragées ont échappé au rasoir national la preuve qu’elles ont été réprimées comme « exagérés » et non comme femmes.…

Si l’antiféminisme avait été la première motivation des Montagnards, Pauline Léon, Claire Lacombe et d’autres militantes des Citoyennes républicaines révolutionnaires n’auraient pas échappé à la guillotine. [pp. 118-119]

Pour le coup, la chronologie est d’un grand secours. Lectrices et lecteurs peu au fait d’icelle pourraient induire de cette phrase que Pauline Léon et Claire Lacombe n’ont pas fait l’objet d’une répression qui aurait pu les mener à l’échafaud.

Or, si elles ont en effet «échappé à la guillotine» c’est que le 9 Thermidor les a fait passer du statut d’«exagérées» à celui de «victimes de la Terreur robespierriste» et leur a permis de sortir des prisons où elles croupissaient en attendant d’être condamnées.

Quant à l’antiféminisme, il est également réparti entre Robespierre et une bonne partie du personnel révolutionnaire, y compris ceux que Robespierre a contribué à éliminer physiquement. Il est vain, me semble-t-il, de chercher à faire le départ, chez les ennemis montagnards des Républicaines entre ce qui ressortit de leur phobie des femmes, ou de la volonté d’éradiquer les organes de la sans-culotterie radicale, ou encore (chez Chaumette, par ex.) ce qui relève des jalousies de «factions». Les trois facteurs se combinent évidemment, par deux ou par trois, selon les acteurs considérés.

Ici fin abrupte de cette recension désabusée. L’auteur en a plein le dos de faire le prof sur des copies de docteurs et doctoresses qui auraient mieux fait de faire du jogging plutôt que de publier un livre. Commande d’un nouvel éditeur à la recherche de manuscrits? Volonté mercantile de mettre sur le marché la «synthèse de saison» sur telle ou telle question? (L’expression «fruits [ou légumes] de saison» évoque la fraîcheur. Là…) Tentation de l’auteur ou de l’autrice de «laisser son nom» dans la bibliographie d’un sujet? On s’en moque! Ça ne nous concerne pas. Ça ne nous met pas plus d’oxygène dans le cerveau et ça en prive la planète du fait des arbres tronçonnés. Arrêtez le massacre!

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[1] Exemple : «De guerre lasse [sic], le 14 mars 1794, Robspierre déclarait devant la Convention : “Toutes les factions doivent périr du même coup”.» [pp. 126-127]

Le Bozec Christine, Les femmes et la Révolution. 1770-1830, Passés composés, 219 pages, 19 €.

Statut de l’ouvrage: acheté en librairie.