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Vous pouvez télécharger ICI l’intégralité de l’article de Catherine Maire, dont je donne un extrait de la conclusion.

D’une part, il a parfaitement senti qu’il se jouait quelque chose d’essentiel dans la poussée d’une religion personnelle et féminine au XVIIIe siècle. Au-delà de leurs bizarreries, il a pris les prophétesses au sérieux, il y a vu un objet d’étude digne d’intérêt; il les a traitées comme une sorte de révélateur des valeurs modernes de la religion. Il se montre en effet très réceptif aux aspirations de la modernité démocratique qu’elles véhiculent: la liberté de conscience et d’expression, la morale évangélique, la critique de la hiérarchie ecclésiastique, en particulier celle du souverain pontife. Il est particulièrement sensible à la nouvelle forme de piété qu’il détecte chez bon nombre d’entre elles, toute d’authenticité, de sincérité, de charité en actes et de morale éducative, il sympathise avec la religiosité qui les anime, très individuelle tout en se voulant au service de la société et de ses membres les plus faibles.

De manière générale, d’ailleurs, Grégoire valorise l’influence civilisatrice et émancipatrice du christianisme sur la condition des femmes. Voici comment il en présente l’avènement, en 1821: «Du sein de la Palestine sortit et s’étendit sur la terre une institution religieuse, sublime, divine, universelle et permanente qui, dans un corps de doctrine, consacrant tous les devoirs et tous les droits, a relevé la femme de l’abjection où l’avaient plongée des religions licencieuses et des législations stupides.»

Mais d’autre part, s’il concède aux femmes le droit de jouer un rôle social de premier plan, notamment dans l’éducation et la diffusion de la morale chrétienne, il place une limite à l’égalité des sexes: le sacerdoce. La principale erreur des prophétesses, selon lui, est de revendiquer une participation au ministère ecclésiastique et de prétendre se comporter ainsi en égales du prêtre, de l’évêque ou du docteur. Il a beau avoir reconnu avec Saint-Paul que le christianisme accorde aux deux sexes les mêmes avantages spirituels, il subsiste à ses yeux une barrière infranchissable, celle de l’exercice du magistère.

En un mot, on peut se demander si Grégoire n’a pas trouvé chez les prophétesses ce vers quoi il tendait profondément comme croyant, en même temps que ce qu’il refusait comme évêque, avec d’autant plus de vigueur que l’Église constitutionnelle qu’il avait appelée de ses vœux n’était plus qu’un champ de ruines, à l’image de son Port-Royal dont il ne restait plus que l’utopie républicaine, le rêve d’une communauté de vrais chrétiens unie dans l’amour de la liberté.