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Je donne ci-dessous un court extrait d’un long entretien entre Patrick Boucheron, Guillaume Mazeau et Sophie Wahnich (Propos recueillis par Frédérique Aït-Touati, Bérénice Hamidi-Kim, Tiphaine Karsenti et Armelle Talbot).

Les deux historiens et l’historienne traitent non seulement de la pièce de Pommerat, mais de la manière de parler de la Révolution, de la place qu’on y reconnaît au peuple, etc. Très intéressant et très stimulant.

Vous pouvez lire le texte complet en ligne sur le site Thaêtre, et·ou le télécharger ici-même.

 

Guillaume Mazeau. – Dans le travail, je ne suis pas d’accord sur ce terme de souveraineté : la pièce résulte d’une réelle collaboration, même s’il est vrai qu’en fin de course, c’est le théâtre qui devait l’emporter. La différence entre Pommerat et moi, c’est que, comme auteur, il veut plaire. En tant qu’historien, je ne dois évidemment pas me situer sur ce plan-là, même si ce non-dit joue aussi – mais de manière inavouée – sur les évolutions récentes de l’écriture savante de l’histoire. Beaucoup de thèmes que la dramaturge Marion Boudier et moi avons proposés – les débats sur les « libres de couleur », les pauvres ou les femmes – ont été repoussés par Joël, notamment parce qu’il était guidé par la volonté que chaque situation soit compréhensible et incarnée. Or lorsque nous les avons proposés, peut-être en raison de nos choix d’archives, ces thèmes ne semblaient pas assez concrets pour nourrir des situations. Joël était aussi mû par ses propres obsessions : la naissance et la vie des assemblées, le fossé qui, dès l’été 1789, se creuse entre le peuple et ses nouveaux représentants, la part mythologique et anthropologique des moments de fondation politique ou, dans un autre registre, la méfiance vis-à-vis du théâtre militant, etc. Ces tensions sont apparues très vite entre nous, parce que si Pommerat – et c’est la force de son théâtre – s’attache à suspendre son jugement le plus possible, assumant une certaine forme de « neutralité », je considère pour ma part que toute histoire, tout récit engage une vision du monde, porte une idéologie, qu’il vaut mieux parfois assumer, clairement dévoiler et même utiliser car celle-ci produit du sens, apporte un angle critique. À condition qu’elle n’instrumentalise pas le passé et qu’elle n’embarque pas le spectateur/lecteur sans qu’il ait été averti des termes du contrat, cette démarche ne me semble pas poser problème, bien au contraire : c’est ce que j’ai appelé dans ma thèse « l’éthique du plongeon ». L’une des scènes à laquelle nous avons le plus contribué, Marion et moi, correspond peut-être à cette démarche : inspirée de l’arrestation de Marat et d’écrits contre la corruption et la trahison des élus, la scène 25, l’avant-dernière de la pièce, montre l’arrestation de militants radicaux dans une assemblée de quartier. Joël a accepté la trame que nous lui avions proposée parce qu’en fin de création, le temps manquait. Cette scène montre le retournement d’une partie de ceux qui sont arrivés au pouvoir contre les franges les plus radicales de la population et pose un problème auquel sont confrontés beaucoup de moments de fondation politique : que faire de la radicalité, de l’illégalité et de l’énergie insurrectionnelle, lorsqu’on est issu de ce mouvement même, sans lequel aucune révolution n’aurait pu avoir lieu, mais que l’on entend désormais gouverner et établir un nouvel ordre fondé sur le respect de la loi ? Sans caricaturer les partisans de l’ordre, le point de vue de cette scène penche, je crois, plutôt du côté des radicaux, ce qui me semblait intéressant car leur parole a été, depuis plus de deux cents ans, très majoritairement disqualifiée ou même effacée. C’est une petite inflexion dans la pièce qui, globalement, évite de prendre un parti plus qu’un autre, même si elle présente la Révolution comme un événement fondamentalement émancipateur.