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Bien sûr, au vu des immondices accumulées sur la Révolution française dans les kiosques et maisons de la presse, à l’occasion de son deux cent trentième anniversaire, on ne peut considérer ce hors-série de L’Humanité qu’avec sympathie.

L’article [pp. 16-17] dont j’ai repris le titre est signé par Annie Duprat, dont je ne mets en doute ni la bonne volonté ni la réelle sympathie à l’égard de militantes révolutionnaires issues du peuple, comme Pauline Léon.

Cette-ci se trouve première nommée dans le chapeau de l’article, avant Rosalie Jullien (A. Duprat a publié un choix de sa correspondance), Olympe de Gouges et les Dames de la Halle.

Mais dans le corps de l’article, qui occupe deux pages, voici Pauline à nouveau noyée dans le peloton:

D’autres figures comme Pauline Léon, qui présente à la Législative une pétition pour organiser une garde nationale féminine, ou Claire Lacombe sont des «Amazones de la Révolution».

Reconnaissons que l’article s’ouvre sur un bilan historiographique qui évoque l’existence de clubs féminins et mixtes et évoque le large répertoire de mobilisation des femmes. Mais ce sont ensuite des «figures» qui sont évoquées: Olympe de Gouges, Louise de Kéralio, Théroigne de Méricourt.

Des figures, autrement dit des exceptions. Le terme «Amazones» n’est pas anachronique puisqu’il a été revendiqué par des femmes regroupées en clubs, mais la présence d’amazones n’est pas une singularité de la Révolution. La Fronde en a vu surgir bien d’autres (voir les travaux de Sophie Vergnes).

Étudiée par Annie Geffroy et trop rarement citée, Louise de Kéralio est une figure paradoxale: très active socialement (écrivaine, traductrice, journaliste) elle se déclare néanmoins hostile à l’action politique des femmes, qui s’affirme partout autour d’elle et qu’elle contribue d’ailleurs à «publiciser» en tant que journaliste, d’une manière toute «moderne».

Ce qui est radicalement nouveau durant la Révolution n’est ni l’émergence de personnalités féminines d’exception ni la «participation», même massive, des femmes à un mouvement populaire, mais que cette participation soit instituée, à la fois par la création de sociétés féminines et par leur reconnaissance par le mouvement révolutionnaire dans ses organes autonomes et par les autorités révolutionnaires (de ce point de vue, leur interdiction même participe paradoxalement de cette institution).

Continuer à répondre à la question «Quid des femmes dans la Révolution?» par une galerie de portraits, aussi hauts en couleur et attachants soient-ils, c’est manquer cela et, hélas! contribuer à le dissimuler.

Certes, le texte d’Annie Duprat a le mérite de réaffirmer l’importance des femmes dans la Révolution, quand Patrice Gueniffey, quelques pages plus loin, dans un entretien avec Pierre Serna affirme – et c’est un déni qui relève de la psychanalyse:

Les femmes n’ont pas joué un rôle historique important dans la Révolution. [p. 70]

Par ailleurs – critique qui peut viser l’ensemble du hors-série (à l’exception de l’article d’Hervé Leuwers «Robespierre, une figure revisitée» [pp. 76-77]) – il est dommage de n’avoir donné aucune place aux recherches étrangères. D’abord parce qu’elles renouvellent l’approche de bien des questions, ensuite parce qu’elles attestent du rayonnement culturel et politique persistant de la Révolution française dans le monde.

Pour en revenir au sujet traité par Annie Duprat, on peut ainsi mentionner la parution récente du livre de Katie Jarvis sur les Dames de la Halle, autrice dont j’avais signalé la thèse sur le site de la Société des études robespierristes: Politics in the Marketplace. Work, Gender, and Citizenship in Revutionary France (La politique au marché. Travail, genre et citoyenneté dans la France révolutionnaire, Oxford University Press).

Quant au reste du hors-série, j’évoquerai  deux points.

Son titre. Cocardier et·ou stupide. 

Que l’égalité a été au cœur de la Révolution, et plus précisément du mouvement populaire est une affirmation qui me paraît juste et utile à réitérer, mais elle n’est pas plus une passion «française» que russe ou mexicaine*.

La tentative de correspondance, intéressante bien que trop politicienne, avec le récent mouvement des Gilets jaunes n’avait nul besoin de cette essentialisation nationale.

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* J’en profite pour signaler la parution aux éditions Ab Irato du livre d’Américo Nunes Ricardo Flores Magón. Une utopie libertaire dans les Révolutions du Mexique.